#28 – L’Éclat de la Nuit

Par Thomas LEFEBVRE
Illustration: Timothée LAMBERT

 

L’Éclat de la Nuit

 

D’abord il y a l’éclat du jour, la lumière du soleil qui vient nous réveiller le matin quand l’esprit, encore à moitié endormi, vagabonde dans les dernières vapeurs du rêve. Aussitôt apparue, cette lueur nous arrache au brouillard obscur de nos pensées pour nous jeter sous le halo éclatant des impératifs de la journée ; elle nous matraque à coups de « il faut » : il faut se réveiller, il faut se lever, partir travailler. Le jour enfonce la porte de notre sommeil pour venir en un seul instant nous remémorer tout notre emploi du temps, venir strier notre esprit vaporeux à coups de chiffres, d’heures et de lieux. Il nous rappelle que chaque tâche devra être accomplie scrupuleusement selon un ordre d’importance ou d’efficacité. On fait son travail comme on cocherait de petites cases préalablement définies sur un cahier des charges, aussitôt une tâche accomplie on passe à la suivante. Pas de hasard, sous l’éclat du jour tout est calculé, même les « temps libres » (dont le soupçonneux synonyme est « temps mort ») n’existent qu’en fonction des tâches à accomplir : « pause-déjeuner », « pause-café », des « pauses », soit autant de brefs moments de détente entre une besogne terminée et l’attente de la suivante. Et à la venue du soir, quand l’ensemble des tâches seront terminées, le sécurisant retour au foyer n’annoncera que le bref moment du repos dans l’attente des labeurs du lendemain.

 

Mais pour qui ose s’aventurer dans la nuit, on découvre en milieu urbain un paysage beaucoup plus singulier : forêt de lampadaires, flopée de néons, vifs éclairs soudains de phares de voitures virevoltants à toute vitesse, soit la mystérieuse magie d’ un éclat beaucoup plus mouvant, vivant, insaisissable, pas un éclat éclatant, mais un éclat éclaté, diffus, envoûtant.

 

La vie nocturne est un phénomène récent. Paris a dû attendre le XIXe siècle pour sortir de l’obscurité du Moyen-Age et se doter d’une installation lumineuse conséquente1 . Il n’y avait que trois lumières dans Paris (1) – au Grand Châtelet, à la Tour de Nesles et au cimetière des Innocents – quand Louis XIV fit disposer quelque 6000 lanternes aux bords de fenêtres ; ce qui était en fait encore très peu, l’éclairage à la chandelle restant faible et instable. Les rues étaient encore très sombres, et jusqu’au début du XIXe siècle, il fallait se munir d’un flambeau pour circuler la nuit dans les rues de Paris. Le réverbère agrémenté d’un réflecteur est inventé en 1744 par Bourgeois de Châtaublanc, mais il faut attendre 1821 pour que 5000 de ces derniers soient placés dans Paris. L’huile remplace alors la chandelle, avant qu’une dizaine d’années plus tard le gaz soit généralisé. C’est avec Haussmann, sous le Second Empire, que Paris devint vraiment ville lumière : en 1853 il fit installer près de 10000 becs à gaz, qui seront plus de 20000 en 1869. La vie nocturne fut donc quasiment inexistante pour l’homme pendant des millénaires. Il faut s’imaginer le bouleversement en une trentaine d’années qu’a pu être la systématisation des réverbères au milieu du XIXe siècle. La nuit était quasiment demeurée impraticable jusque-là. Et encore, le gaz n’émettait qu’une lueur faible, diffuse, ce n’est qu’en 1922 que le gaz fut remplacé par l’électricité. Cela ne fait qu’un peu moins d’un siècle que Paris a adopté son visage nocturne.

 

Il faut comprendre la puissance symbolique de ce renversement. Dans une idéologie du progrès, on vit d’abord la lumière urbaine comme le couronnement d’une victoire de l’intelligence humaine sur une force de la nature, une puissance primitive effrayante. Tout comme la mer, la nuit est chaos : immense étendue démiurgique, indéterminée, sans bornes ni forme, imprévisible. Déjà la Nyx, déesse de la nuit, était pour les Grecs une des premières divinités directement issue du Chaos primordial. La nuit a pendant des millions d’années écrasé l’homme dans la peur. Alors, avec l’éclairage nocturne, l’homme crée un soleil artificiel qui disperse l’obscurité, comme Dieu avant lui avait fait naître le jour en le séparant des ténèbres. Donner naissance, dans la Bible, c’est le pouvoir de dessiner les contours du visible dans l’invisible. Être créé par Dieu c’est en fait être illuminé, rendu apparent au monde. En illuminant à son tour, l’homme se dote du pouvoir divin de création du visible. Certes, en découvrant le feu l’homme avait déjà pu dissiper une partie des ténèbres. Il avait pu, avec l’aide de Prométhée, supprimer une part de sa faiblesse naturelle en se dotant d’une puissance supérieure de source divine. Le feu marque sûrement la naissance de l’humanité en tant que telle dans la mesure où elle peut désormais assurer elle-même ses premiers besoins, se soustraire au froid, cuire ses aliments et prolonger le jour en faisant que la nuit soit moins noire. Mais quand l’homme se mis à créer sa propre puissance lumineuse avec le gaz et l’électricité, quand Châtaublanc offrit aux villes un dispositif permettant de créer une source lumineuse autonome et continue, l’homme cessa de simplement utiliser les éléments de la nature pour se mettre à les surmonter, les réinventer. L’homme ne se contente plus d’utiliser la puissance de Dieu, il parachève son œuvre en dissipant les ténèbres qu’il avait laissées. La nuit est domestiquée, et si l’homme ne la contrôle pas totalement, il devient capable d’en maîtriser l’étendue par rapport à ses propres besoins et de la rendre praticable.

 

Par la lumière, l’homme a vaincu la nuit, puissance naturelle qui le paralysait dans la peur de l’invisible. La peur du noir, celle de l’enfant qui demande une veilleuse pour conserver une présence chaleureuse au moment d’affronter les ténèbres, a été le sort de l’humanité pendant des siècles. Les animaux nocturnes, invisibles, étaient le fruit de nombreuses légendes : le hibou nous hante de son hululement comme d’une plainte, le chat possède le sortilège de voir dans la nuit comme en plein jour, et la chauve-souris choisit le moment où tout le monde est aveugle pour partir à la chasse. De tels êtres ne pouvaient être que malveillants. Sans compter les petites bestioles qui se cachent dans les coins sombres comme les scorpions, les araignées. Mais bien pire que les animaux réels la nuit est le lieu de tous les fantômes, vampires, zombies et autres morts qui reviennent à la vie. La nuit est le lieu de la mort, l’inconnu, le néant. La mort du corps, mais aussi la mort de l’esprit : la folie. La nuit, dans le sommeil, on fait face à ses propres fantômes. Les rêves donnent formes à nos désirs inavoués, la vie bien agencée du jour doit rendre des comptes à un double qui refuse tout compromis. Les fantômes des disparus, les fantômes des regrets, les fantômes de nos désirs. Des fantômes partout dans la nuit, mais aussi des menaces réelles : on ne sortait la nuit qu’au péril de sa tête, toute rue trop étroite pouvant contenir un voleur ou un assassin. Car la nuit était aussi le lieu où le Mal pouvait proliférer à l’abri des regards. La nuit est le lieu du péché. Dieu règne le jour, Satan est le prince des ténèbres. C’est connu, les succubes surgissent dans l’ombre pour séduire les hommes en prenant l’apparence de femmes lascives, tandis que le Christ une fois l’an en hiver, au cœur des nuits les plus rudes, vient dissiper les ténèbres avec les précieuses enluminures du Sapin de Noël. Sous Napoléon III on parle « d’éclairer la société en dessous » (2), c’est-à-dire d’illuminer les bas-fonds pour mieux les neutraliser . La lumière artificielle aurait d’abord un but d’uniformisation morale, elle gommerait les délits en les éclairant. Le soleil électrique sortirait les voyous de la nuit du péché pour leur demander d’avouer, de rendre des comptes en confessant leurs crimes. Des réverbères comme des caméras de surveillance, comme des policiers, des juges. La lumière des hommes pourrait vaincre le Mal comme les Lumières ont vaincu l’obscurantisme.

 

La maîtrise de la nuit n’est pas un événement isolé, elle est à replacer dans le sillage des bouleversements de la révolution industrielle, la restructuration des villes et l’évolution du statut des travailleurs qu’elle a pu entraîner. En sortant du servage, la condition ouvrière se fait plus fugace, plus aléatoire, alors que déracinés, coupés de tout repère, les travailleurs s’entassent dans des villes qu’ils ne connaissent souvent pas, dans des logements précaires exigus et insalubres, et se donnent au premier employeur venu pour exécuter un travail sans qualification, répétitif, toujours plus abrutissant à mesure que l’ouvrier se trouve coupé du produit final de sa production, et donc du sentiment de réalisation qu’il pourrait éprouver à son travail. On passe alors d’une sociabilité de village perpétuée de génération en génération à une sociabilité essentiellement liée à la corporation, et donc à l’univers du travail. De là, à l’usine comme dans la rue, le travailleur se retrouve sous la tutelle d’un appareillage technique supposé prendre le relais du contrôle de la tradition : c’est dans ce contexte-là qu’on a pu vouloir inventer sous Napoléon III un éclairage nocturne qui encadre, qui surveille l’ouvrier quand il sort du cadre journalier de l’usine. Mais la nuit reste encore un espace beaucoup plus indéterminé que celui du jour, et l’émergence des loisirs de masse permet à la nuit d’être non plus redoutée mais désirée, recherchée comme un soulagement faisant pendant aux tâches harassantes de la journée. Les lumières offrent alors comme une nouvelle plage horaire qui étend l’activité du jour – uniquement laborieuse – pour venir lui créer une succursale réservée aux plaisirs : l’éclat de la nuit devient le lieu de rupture d’avec le jour, lieu de franchissement de tous les interdits, de toutes les barrières. On déploie toutes les pulsions cachées, jouissances déréglées auxquelles on ne pourrait laisser libre cours à la lueur aveuglante du jour quand la foule honteuse préfère se faire discrète. Loin de les arrêter, la lumière nocturne les exacerbe et leur crée un terrain vague à s’approprier. Jeux d’argents, querelles d’amour, batailles d’ivrognes, bals dansants, spectacles de cabaret. Les soûleries du soir font paraître un peu moins rudes les labeurs du jour. Et même le bourgeois vient s’encanailler « Boulevard du Crime » avant d’aller au bordel, tandis que pour ceux qui n’ont pas le sous pour les maisons closes les prostituées décorent chaque réverbère. Même si l’on ne sort pas aux mêmes endroits, si l’on ne se parle pas, les barrières entre les classes s’estompent presque le temps de la nuit dans des jouissances communes.

 

Bien sûr, les fêtes n’ont pas été inventé avec l’éclairage nocturne. Il y a toujours eu des fêtes, traditionnelles, fêtes de villages et autres fêtes religieuses qui ont encore lieu à beaucoup d’occasions en France et à travers le monde. Mais l’espace urbain de la nuit n’est pas seulement un moment de la fête, c’est comme si on en avait créé un lieu qui y était dédié. Sans doute non sciemment au départ, mais combien d’endroits sont finalement clos le jour et ouverts la nuit, combien de bars de nuit, de boîtes, combien de coins de rues restent dans l’ombre jusqu’aux premières lueurs du soir ? Qu’est-ce que nos lampadaires éclairent la nuit si ce n’est le pas dansant de ceux qui partent en quête de festivité ? Et, dans une grande ville, toutes les nuits sont festives. Avec la sécularisation, la fête s’est approprié des lieux en même temps qu’elle a cessé d’être un jour sacré : elle est devenue accessible n’importe où et n’importe quand. Aussi les fêtes d’autrefois restaient codées, structurées par des rituels et des relations sociales de proximité, de voisinage, des relations familiales. La nuit moderne est la fête de l’individu déconnecté de tout, une fête plus rapide, plus insaisissable, à l’image de notre société atomisée toujours plus fuyante. Chacun a le droit à sa petite beuverie, sa petite défonce, sa petite perdition. On peut sortir en groupe d’amis, mais à condition de pouvoir se perdre, de pouvoir faire des rencontres impromptues, des rencontres amoureuses qui nous amèneront ailleurs, ou de se mêler pour un soir aux vagabonds, devenir soi-même errant, ou s’évader dans sa tête sous l’effet des alcools et autres drogues – soit toujours se déconnecter à un moment ou un autre du groupe avec lequel on est venu, de sa vie courante. La nuit comme espace d’une fête débridée qui fait écho à un jour de plus en plus quadrillé, contrôlé. La nuit comme espace paradoxal d’un contrôle du visible qui a rendu possible toute une série de débordements incontrôlés. Et ne soyons pas dupe, la nuit n’est pas qu’un contre-espace. Il y a un « business » de la nuit dont s’accommode très bien le monde du jour, qu’il maîtrise, il y a une liberté des mœurs qui a moins à voir avec un rituel orgiaque, une inversion carnavalesque, qu’avec l’indifférence cynique d’un modèle économique pour lequel tout mode de vie se vaut tant qu’il incite à la consommation. Les cocktails, les bières, le vin, la drogue, les taxis, les uber, les boîtes, autant de parcours encadrés dont le mot de passe est l’argent.

 

Aussi, si répartir la lumière est finalement comme donner à tous le vrai privilège des aristocrates, soit la vie festive et l’oisiveté, l’homme démocratique, l’homme de l’égalité, est un homme « total » : son droit à la paresse ne fait qu’illustrer son devoir au travail. Son oisiveté de la nuit, il le paiera du prix de sa peine du jour, et souvent sa jouissance n’en sera que la compensation frustrée. L’aristocrate avait lui au moins une cour pour peupler ses soirées, une vie mondaine qui lui donnait dans les salons le regard des autres et le sentiment d’une reconnaissance sociale, ainsi qu’une traînée de domestiques pour le rattraper, l’entretenir et le remettre à neuf à son retour. L’homme moderne n’est seigneur de la nuit que dans une errance solitaire, il ne la possède jamais vraiment, elle ne lui appartient que dans une flopée de sensations disparates. Une drôle de schizophrénie s’installe : il y a le droit de sortir mais à condition de ne pas y prendre trop de mauvaises habitudes, à condition qu’à la fin de la nuit tout rentre dans l’ordre, et que l’homme libre redevienne « travailleur libre », c’est-à-dire surtout libre de reprendre son travail. L’homme moderne s’ouvre chaque soir à toutes les jouissances débridées, à tous les imprévus, tout en faisant en sorte de ne jamais aller trop loin et de ne pas franchir le point de non-retour, le point où sa vie courante ne ferait plus  sens, où plus aucun repère ne serait admis et où il faudrait repartir à zéro pour vraiment tout recommencer. Et comment lui en vouloir quand cette fine marge de manœuvre est aussi la seule qu’on lui a laissée, le seul compromis qu’accepte le pouvoir pour maintenir la paix sociale. Et puis, vivre au jour comme à la nuit n’est pas chose si aisée, beaucoup de ceux qui ont voulu trop vite s’émanciper du carcan du travail finissent condamnés à traîner sur les bords de caniveaux – ce qui peut vite dissuader de l’envie d’essayer. Toutefois, la nuit, lieu ouvert, lieu indéterminé, est aussi lieu de tous les possibles; et, de ces nouveaux possibles, peut naître quelque chose qui précède toujours sa récupération, quelque chose de spontané, d’inattendu, d’imprévisible. Et si la liberté est ce qui échappe à tout contrôle, il n’y aura pas d’autre liberté que celle qui procède d’une imprévisible création de nouveautés.

 

(1) cf. « Réverbères et becs de gaz », Claude Dubois in revue « Autrement », n°125, novembre 1991 : Lumière « Depuis la nuit des temps », sous la direction de Nicole Czechowski
(2) Ibidem