#10 – Que signifie faire l’amour ?

Par François DORLEANS

Nous n’aimons jamais que des perspectives relève Stendhal dans De l’Amour. Si j’aime ce n’est que par espérance: je me vois comme prolongé par l’être aimé et fixe sur lui des perspectives bienheureuses. De là, il se trouve que l’amour ne semble jamais demeurer ici et maintenant, mais bien plutôt dans un ailleurs et un plus tard à rendre fou le romantique.

«Si elle était auprès de moi, pense l’amoureux, je serais infiniment plus heureux! Tout chez elle s’accorde parfaitement à mes attentes: le galbe de ses hanches, la forme de ses mains, ses goûts littéraires et musicaux… Je serais comblé.» L’incomplétude de notre existence, c’est la fameuse image du tonneau percé des Danaïdes, on peut le remplir indéfiniment des objets de notre désir, nous ne serons jamais gavés. Nous sommes un puits sans fond et l’amour est cette espérance, cet horizon négatif qui semble le seul absolu à même de nous combler, mais qui s’éloigne à mesure que nous approchons de lui.

Le mensonge romantique consiste à prendre l’amour au pied de la lettre, à croire qu’on aime pour des qualités réelles, pour la vérité même de l’autre. On aime un au-delà de l’autre. Ainsi le rameau dans l’épisode de la cristallisation chez Stendhal, qu’on trempe dans une mine de sel, se trouve magnifié de cristaux, de même nous apposons notre espérance sur la personne convoitée qui rayonne alors du feu de ses qualités prêtées. L’amour est une construction, on y projette ce qu’on souhaite y trouver, et plus encore on s’y projette. Aimer, c’est donc toujours «faire l’amour», construire, et l’amoureux comme un projecteur bruyant dans une salle de cinéma projette les images de son bonheur sur l’écran de ses attentes et du lendemain. Cela n’engage en rien la réalisation de ces images; peut-être qu’un jour il sera le cas de tout ce que se figure l’amoureux. En attendant, il se ment à lui-même car les qualités de l’être aimé sont subjectives, imaginaires et il les prend pour réels. Il en fait une correspondance, selon le vocabulaire romantique, comme s’il y avait un lien intangible, un rapport de fait, une liaison nécessaire entre, d’une part, les attributs de la personne aimée (son physique, ses goûts objectifs) et, d’autre part, ce qu’évoque en nous, dans notre esprit, ses attributs. Ainsi les attributs de la personne aimée existent indépendamment de nous, de façon inerte, et pourtant en amour nous faisons toujours comme s’ils étaient une évocation pour nos sens, pour notre plaisir. Illusion romantique. Cristallisation. Les yeux, tous les attraits, les envies, les goûts de la personne aimée se transforment, sous le coup de la correspondance, en promesse et pourtant il n’y a rien que des objets qui ne nous appartiennent pas.

L’amour a besoin de se mentir pour faire durer la flamme. Ainsi le Phèdre de Racine prouve bien cette mystification du désir de l’autre qui est évoqué dans le langage d’un culte sacré. La passion de l’héroïne, Phèdre que les dieux accablent d’un amour tragique pour Hippolyte, se révèle dans les mots d’un amour mystifié:

J’adorais Hippolyte: et, le voyant sans cesse,
Même au pied des autels que je faisais fumer
J’offrais tout à ce dieu que je n’osais nommer.

L’être aimé est plus que ce qu’il n’est: il est un dieu, une image divine qui nous transcende. Phèdre aime davantage l’image transcendante d’Hippolyte que son aspect le plus mortel, le plus trivial. Elle ne peut le nommer car ce serait se rappeler de son aspect vulgaire: Hippolyte est plus qu’Hippolyte. La personne aimée est encore une fois une projection sur l’écran de nos attentes.

Si nous n’aimons jamais que des perspectives dans une construction bien agencée de l’autre, quelle est l’architecture de ce désir ? La géométrie de l’amour est un triangle mimétique suggère René Girard dans Mensonge romantique et Vérité romanesque. Nous aimons encore plus irrésistiblement quand un obstacle s’interpose entre nous et la personne que nous aimons. «Le désir de Phèdre redouble, écrit René Girard, à la nouvelle qu’Hippolyte aime Aricie et qu’il est aimé d’elle». L’amour semble toujours un ménage à trois entre nous, l’objet désiré, et la médiation du modèle-obstacle. Nous désirons par mimétisme un objet ou une personne car elle est désirée par un autre, ce qui la rend d’autant plus désirable. Notre désir ne nous appartient donc pas. Notre amour, ce lien qui nous unit à l’autre, n’est pas le nôtre au sens où le romantique le prétend, et cela à double titre, parce qu’il est à la fois une mystification, une illusion, une projection, mais aussi parce qu’il est motivé par un autre, un modèle.

Notre modèle le plus général, c’est la collectivité, le groupe, nos amis ou nos pairs. On se conforme à son modèle car il s’impose à nous. Si j’aime telle ou telle personne, c’est car ses qualités sont reconnues de tous. Le groupe conforte mon désir, mieux, il l’avalise. Ainsi Aricie joue ce rôle de modèle quand elle montre à Phèdre qu’Hippolyte est désirable, qu’il vaut la peine d’être désiré. À l’inverse, n’avons-nous jamais réprouvé notre désir pour une personne quand un tiers, que nous tenons pour modèle, a partagé des commentaires déplaisants sur cette personne convoitée ? Ce modèle se mue en obstacle quand il nous interdit la réalisation de notre désir, qui dès lors s’emballe pour devenir purement mimétique: on aime que par emprunt.

Cependant je m’éloigne du sujet car la question posée est «Qu’est-ce que faire l’amour?» et la plupart des badauds, qui ont cliqué sur cet article, attendent une réponse franche, sans détour, quant au sens propre de l’expression «faire l’amour». La réponse est simple: nous faisons l’amour avant même de faire l’amour. «La cristallisation, écrit Stendhal, vient de la nature qui nous commande d’avoir du plaisir et qui nous envoie le sang au cerveau, du sentiment que les plaisirs augmentent avec les perfections de l’objet aimé, et de l’idée: elle est à moi.» L’acte sexuel est une réalisation lâche, déjà galvaudée, périmée: l’amour se joue avant. L’accomplissement de notre désir est alors déjà consommé quand nous cédons aux instincts du bas ventre. Toute la force de l’Eros existe davantage dans une dimension du symbole-projection (illusion) que dans celle du palpable ; c’est ce qui permet à l’homme d’être en érection avant même de faire l’amour.

Il n’en reste pas moins que l’amour est le prêt-à-porter de l’absolu philosophique: il est disponible pour tous. Il est plus facile de s’illusionner, de se mentir, et de tomber dans le puits sans fond du désir abyssal de l’autre, que de rechercher un absolu qui exige de nous la rigueur, le désenchantement et la fin des illusions adolescentes. «L’amour, écrit Céline dans Voyage au bout de la nuit, c’est l’absolu mis à la portée des caniches».