#11 – Le philosophe et la mort

Par David SOURDILLON

La mort apparaît pour Montaigne comme étant la conséquence directe de la vie et la vraie sagesse doit ainsi conduire à l’acceptation de cette mort ; d’où cette fameuse formule, inspirée des sagesses antiques, qu’il reprend à son compte : « que philosopher c’est apprendre à mourir. » Ce qui sous-tend cette maxime, c’est l’idée que la philosophie serait à même de préparer l’individu à sa propre mort, qu’elle serait un remède contre l’angoisse quotidienne que suscite cette fatalité. Les circonstances de la mort, sinon la mort elle-même, sont imprévisibles, on ne sait jamais dans quelles conditions elle nous frappera. Vladimir Jankélévitch écrit à ce propos dans ses entretiens avec Béatrice Berlowitz (Quelque part dans l’inachevé) : « je sais que je mourrai, mais je ne peux répondre à aucune question circonstancielle ni faire fonctionner aucune des catégories aristotéliciennes de l’énonciation : ni la « manière », ni la « quantité », ni le « lieu »… ni surtout la « date », qui est la question fondamentale. » Nous savons tous que nous allons mourir, un jour, mais dès lors comment nous y préparer ? Peut-on seulement s’y préparer ? Peut-être devons nous dissocier la mort, l’instant, l’événement du verbe mourir, du processus. La question de la mort constitue comme un défi pour la philosophie et l’on peut légitimement se demander si elle constitue un objet pour la pensée. Car cette idée ne va pas de soi : Epicure déjà, dans sa Lettre à Ménécée, annonce que « la mort n’est rien pour nous » car « tant que nous existons, la mort n’est pas, et quand la mort est là nous ne sommes plus ». De même, Jankélévitch a souhaité, en écrivant son livre La mort, qu’il fût le dernier sur le sujet : il espérait secrètement mettre un terme à toute tentative de saisie de la mort par la philosophie. « Vouloir penser la mort est donc une folle entreprise condamnée à l’échec », écrit-il. Celle-ci n’offrirait aucune prise à la méditation, il n’y aurait rien à penser en elle. Il s’agit donc de s’interroger sur les limites qu’impose la mort à la pensée, et dans le même mouvement de s’interroger sur la définition même de la philosophie et de son rôle que permettent d’approcher ces limites. Car définir n’est-ce pas également fixer des limites, circonscrire ?

Platon définit la philosophie comme une démarche d’abstraction ; philosopher, c’est s’abstraire du monde sensible, du monde des apparences pour accéder au vrai. C’est par là même que le philosophe apprend à mourir : en accédant au monde des Idées, il accède à l’éternel, à l’immuable, à l’immortel. Il ne craint plus la mort. Cette élévation est illustrée par le très fameux mythe de la caverne du livre VII de la République : initialement, nous sommes tous ignorants et impuissants, plongés dans le monde sensible que la lumière ne peut atteindre. Nous sommes impuissants parce que nous sommes prisonniers des apparences que nous prenons, par habitude, pour des réalités. Or selon la théorie platonicienne, ces apparences ne sont que des reflets trompeurs, des images dénaturées et dérivées de concepts généraux : les Idées. La philosophie est cette discipline qui consiste à se faire violence pour s’arracher à ce monde décrit comme souterrain dans l’allégorie. Philosopher, c’est donc s’arracher au sensible et monter vers l’intelligible, vers la lumière des Idées, c’est se délivrer de nos erreurs et de nos fausses certitudes. Dès lors, philosopher c’est partir à la conquête de ces Idées, réalités intelligibles et éternellement identiques à elles-mêmes et qui ne sont pas soumises au changement comme peuvent l’être les choses sensibles.

Ainsi, on peut penser que philosopher c’est apprendre à mourir, mais à mourir au sensible. En partant en quête des Idées, le philosophe parvient à toucher du doigt l’immortalité. Platon énonce dans le Phédon que « mourir au sensible, c’est une purification qui consiste à séparer le plus possible l’âme du corps, à l’habituer à vivre en elle-même et pour elle-même. Tel est le souci des philosophes : délier et séparer l’âme du corps. » (67 c-d). C’est en ce sens que philosopher constitue un exercice de la mort. Le Phédon raconte précisément la mort de Socrate, le plus sage des hommes. Le philosophe doit être ce guerrier courageux qui n’a pas peur d’affronter la mort ; il est celui qui s’emploie à détacher son âme de son corps car ce dernier est ce qui nous distrait de l’essentiel, il est le lieu où se déploient toutes les passions. Il convient de s’en séparer et de mourir au sensible, c’est-à-dire confirmer l’âme dans son immortalité. En effet, mourir au sensible c’est mourir à ce qu’il y a de périssable en nous pour ne conserver que ce qui perdure éternellement, à savoir les Idées vraies. La mort permet au philosophe d’approcher le Ciel des Idées car le corps est un obstacle : « aussi longtemps que nous aurons notre corps, et que notre âme sera pétrie avec cette chose mauvaise, jamais nous ne posséderons suffisamment l’objet de notre désir », la sagesse, le vrai (Platon, Phédon, 66-d). La mort serait donc l’indépendance accomplie de l’âme et apprendre à mourir serait apprendre que la mort n’est pas fermeture, mais délivrance. La philosophie, cet entrainement à la mort, nous soustrait donc à la crainte de mourir.

Cependant la mort est avant tout individuelle et le cri de l’individu conscient de son trépas vient s’insurger contre la mise sous système platonicienne de la mort. Léon Tolstoï par exemple s’est révolté contre cette systématisation. Selon lui, on ne peut déduire d’un raisonnement syllogistique que je suis mortel. Vladimir Jankélévitch écrit ceci dans son commentaire de La Mort d’Ivan Illitch : « Au début d’Ivan Illitch, Tolstoï dit que les syllogismes ne nous apprendront rien sur la mort de Pierre ou d’Ivan ; tous les hommes sont mortels, je suis un homme : donc je suis mortel aussi. Mais de là, vous ne pouvez conclure à ma mort personnelle. »  On ne peut systématiser la mort ni la déduire de ses prémisses dans la forme du syllogisme, ce serait là nier que le passage de la vie à la mort est également le passage au « Tout-autre-ordre », comme le dit Pascal. La philosophie, dans la lignée de Platon, a osé, comme l’écrit Franz Rosenzweig dans L’Etoile de la Rédemption, « rejeter la peur du terrestre, enlever à la mort son dard venimeux, son souffle pestilentiel à Hadès ». Elle ose regarder l’âme s’envoler tout en abandonnant le corps à la merci de la mort. Mais c’est là oublier le cri terrible de l’individu, l’angoisse de la mort qui n’a absolument pas conscience de cette séparation entre âme et corps. L’individu n’a aucune envie de s’évader de quelque lieu que ce soit, il veut vivre. Pour lui, la philosophie n’a l’air que de le railler en lui vantant la mort en tant qu’elle constitue un moyen d’accéder à la vérité. « Mais aussi longtemps qu’il vit sur terre, il doit demeurer dans cette angoisse du terrestre », dans cette angoisse de la mort qui ne doit lui être retirée qu’avec le terrestre lui même. Rosenzweig porte une critique acerbe sur la tradition philosophique qui entend préserver l’homme de toute angoisse de la mort : « Même du brouillard dont l’enveloppe la philosophie, retentit, ininterrompu, son dur cri ; la philosophie aimerait bien l’engloutir dans la nuit du néant, mais elle n’a pas pu lui arracher son dard venimeux, et l’angoisse de l’homme qui tremble devant la piqûre de ce dard inflige un cruel démenti au mensonge compatissant de la philosophie ».

Outre cette revendication de l’individu conscient de son trépas, qui, par son cri, rappelle aux philosophes que l’angoisse de la mort est bien présente, il faut ajouter la critique qu’adresse Nietzsche à Platon. Dans son Crépuscule des idoles, il écrit : « Socratevoulait  mourir : – ce n’est pas Athènes, c’est lui-même qui s’est tendu la coupe de ciguë, il a forcé Athènes à la lui tendre… Socrate n’est pas un médecin, s’est-il murmuré à lui même : la mort seule est médecin… Socrate, lui, n’a fait qu’être longtemps malade… » Nietzsche reproche ici à Socrate sa négation de la vie ; il le perçoit comme un individu suicidaire, qui à la vie préfère la mort. C’est là tout le sens de la critique nietzschéenne du platonisme pour qui la recherche de la vérité ne pouvait s’effectuer que par la contemplation des Idées intelligibles aux dépens des choses sensibles et c’est ainsi que Nietzsche définit la philosophie, dans cette entreprise qui tend à privilégier les vérités supérieures à la vie sensible : il s’agit de revenir à la terre, au sensible. Il conçoit la philosophie de Platon comme une philosophie pour la mort, pour laquelle philosopher ne consiste plus à apprendre à mourir mais plutôt à désirer mourir. Or la philosophie ne doit être occupée que par la vie et c’est ce que pense Spinoza, affirmant dans la proposition LXVII du Livre III de l’Ethique qu’un « homme libre ne pense à aucune chose moins qu’à la mort et sa sagesse est une méditation non de la mort, mais de la vie ». Spinoza s’étonne ainsi que l’on ait pu construire pendant tant de siècle une morale fondée sur une négation du corps, c’est-à-dire sur une négation de la vie. Il identifie les philosophies chrétienne et platonicienne à des méditations de la mort dans le sens où elles ordonnent l’action de l’homme non selon la vérité de ce qu’il est pas nature – c’est-à-dire indissociablement âme et corps -, mais selon leur dissociation, leur dislocation, la mort même. Elles introduisent dans la vie un principe de négation, et c’est en réaction que Spinoza opère un retournement complet de situation : il ne faut plus partir de la mort, c’est-à-dire de l’illusion d’une âme sans le corps, pour penser la vie. Il faut partir de la vie elle-même, donc des affections du corps et de l’âme pour entrer vivant dans la mort.

L’immense enjeu de cette réflexion, c’est la fondation d’une sagesse dont la vie serait le fondement. Cependant, peut-être que cette distinction nette, cette séparation hermétique entre la vie et la mort n’est pas absolument nécessaire. Le poète-philosophe Edmond Jabès a fort bien illustré cette idée en définissant la vie comme « la mort qui vibre ». Dans Le Livre de la Pauvreté et de la Mort, Rainer Maria Rilke écrit : « …le fruit qui est au centre de tout / c’est la grande mort que chacun porte en soi. » Il compare ainsi la mort à un fruit qui mûrit tout au long de notre vie ; l’instant de la mort apparaît comme l’accomplissement de toute une vie. L’homme doit approuver sa mort avant que celle-ci ne se produise, il doit la faire vivre en lui, se l’approprier. Aussi Arthur Adamov, dans la préface du livre, remarque-t-il que « l’homme qui n’a pas sculpté la face de sa vie tremble de peur devant la mort parce qu’elle lui apparaît sans face. Il n’a pu créer la face de sa vie, de même il ne peut créer la face inverse de sa mort ». Apprendre à mourir est un travail de vivant, un travail de sculpteur. Il implique de donner sens à la fois à sa vie et à sa mort afin de mourir de la mort qui est véritablement la sienne. Partant, la mort peut être d’un grand secours pour penser la vie, et lui donner sens. C’est ce que souligne Martin Heidegger, philosophe inspiré par Rilke, dans son ouvrage Etre et Temps. L’homme doit prendre en charge sa propre mort car personne d’autre ne pourra le faire pour lui. Elle devrait se concevoir comme un horizon à partir duquel il serait possible de penser le néant, inscrit au sein même de l’existence. En effet, le sentiment d’angoisse exprime le fait que le néant se donne à l’homme comme « abîme originel » à partir duquel l’étant peut apparaître. Mais cette angoisse n’est pas uniquement la crainte de mourir, c’est également le fait que notre existence, notre vie n’a de sens véritable qu’à partir du moment où elle est pensée « pour-la-mort », c’est-à-dire orientée par elle. C’est donc la mort qui donne sens à notre vie. Mort et vie sont ainsi deux concepts qui peuvent (qui doivent ?) être pensés à l’unisson.

Il est toujours étonnant de constater la complémentarité entre la pensée de Heidegger et celle de Hannah Arendt, son élève, son amante. S’il pense que la vie ne prend sens qu’à partir de la mort, elle préfère l’idée que « la naissance signifie plus que la mort. C’est cela, souhaiter demeurer vivant jusqu’à la mort » (Paul Ricoeur, La Critique et la conviction). Arendt affirme dans Conditions de l’homme moderne que « le miracle qui sauve le monde, le domaine des affaires humaines, de la ruine normale et « naturelle », c’est le fait de la natalité dans lequel s’enracine ontologiquement la faculté d’agir ». Si l’on veut avoir une pensée complète, totale du mourir, il est nécessaire de réfléchir à la notion de naissance : une vraie pensée du mourir s’accompagne fondamentalement d’une pensée du naître. Montaigne écrivait ainsi dans le livre II de ses Essais : « De façon que ce qui commence à naistre ne parvient jamais jusques à perfection d’estre, pourantant que naistre n’achève jamais, et jamais n’arreste, comme estant à bout. Ains, depuis la semence, va toujours changeant et muant d’un à autre… » La vie est une perpétuelle naissance, car comme la mort, la naissance est un processus, et non seulement un instant. Penser, philosopher, c’est ce qui doit nous orienter dans l’existence pour savoir comment vivre bien. Si Heidegger dirige sa pensée vers la mort, il est tout autant légitime de la tourner, avec Hannah Arendt, vers la naissance, car vivre c’est aussi bien naître que mourir. Ainsi, il faudrait peut-être compléter la formule initiale et énoncer que si philosopher c’est apprendre à mourir, c’est également apprendre à naître.

Pour conclure, peut-être pouvons-nous réhabiliter Socrate face aux attaques de Nietzsche. En effet, si le « plus sage de tous les hommes » a bu de lui-même le poison qu’il lui était demandé de boire, les derniers instants de sa vie ne furent pas consacrés à la philosophie. Dans le Phédon (60-d), Socrate raconte qu’il a souvent eu la visite du même songe qui lui disait toujours la même chose : « Socrate, fais œuvre de poète et cultive la musique ». A la suite de ces songes, il s’appliquait à ce qu’il considérait comme étant la plus haute des musiques : la philosophie. Cependant, devant l’imminence de sa mort, il affirme qu’il « est plus sûr de ne pas partir avant d’avoir déchargé [sa] conscience en composant des poèmes pour obéir au songe ». C’est donc à la poésie et à la musique que Socrate consacre ses dernières heures et ce n’est pas anodin. En effet, la musique, n’est-ce pas le sens du Tout, de l’harmonie et par la même du naître et du mourir ?