#13 – L’histoire, ça sert, d’abord, à faire la guerre

Par Lucas MAROLLEAU
Illustration: Marine BOTTON

Le titre de cet article ne fait que s’inspirer de l’ouvrage d’Yves Lacoste, qui s’intéressait pour sa part à la géographie. La forme se veut partisane pour mieux interpeler, et faire réagir : l’histoire se définit comme une analyse vaste des sociétés humaines passées, à travers leurs aspects politiques certes, mais aussi culturels, etc. Pour l’historien, la guerre apparaît ainsi comme périphérique dans de nombreux sujets.

Ce n’est d’ailleurs pas le rôle de l’histoire pour l’historien qu’il convient de questionner, mais son usage par nos contemporains dans les discours quotidiens. Comprenant cette discipline comme une science, le recours à l’argument historique permet d’inclure une perspective comparatiste dans les débats, de formuler des tendances dans l’évolution de l’humanité, d’en figer les principales caractéristiques, etc. Les références sont alors plus ou moins anciennes : on se réfère à des auteurs antiques en les considérant comme des autorités, on évoque des événements issus du de la première moitié du XXe siècle pour comparer l’évolution actuelle de notre société, on en appelle aux racines judéo-chrétiennes de l’Europe pour en extraire des traditions ; ces exemples récurrents pourraient être multipliés, ces derniers sont cependant révélateurs de ce que nous nommons des arguments historiques.

Ce type d’argument est considéré comme un moyen de s’appuyer sur le discours scientifique pour faire valoir telle ou telle position. Le fonctionnement de cette arme rhétorique est schématiquement de chercher dans le passé des modèles à appliquer au présent, sous plusieurs formes : des éléments fixes, des tendances au progrès ou à la décadence, mais aussi la déduction de couples cause-conséquence dans le passé permettant de déduire l’avenir de notre propre présent, etc. Il serait par ailleurs intéressant de considérer la variété des conceptions du temps qui sont utilisées : il est soit considéré comme linéaire, soit comme cyclique. Ces deux modèles permettent d’utiliser le temps passé au présent, soit en tant qu’il le précède immédiatement, soit qu’il peut lui être comme superposé.

Dans tous les cas, le passé devient une référence pour le présent, voire le futur, et se trouve convoqué pour juger ces derniers, les expliquer, les comprendre. L’histoire, qu’elle soit pensée comme successive ou répétitive, est prise comme une passerelle : la continuité, qui nous lie malgré nous à des événements et des individus appartenant à des temps révolus, permet à ceux qui s’appuient sur ce passé référent de tracer un signe égal, sinon équivalent, entre les périodes de l’histoire des êtres humains, et, par dessus tout, entre les logiques qui dynamisent les faits. Cette vision toute mécanique, on le sent, est à contre-sens de son caractère scientifique qui prévoit l’étude des événements et des êtres humains au regard de leurs propres réalités. L’histoire utilisée au quotidien comme figure d’autorité semble dès lors détournée, construite, en somme déformée. La pluralité des exemples événementiels et des logiques argumentatives et historiques convoquées tient également d’une appropriation individuelle de l’histoire en fonction de ce qui est connu, rejeté, idéalisé, etc.

C’est ici que naît le conflit. L’histoire comme argument offre une vision volontairement partielle et orientée du passé concerné, teinté d’un vécu propre à une personne ou à un courant idéologique : d’une part, l’opposition qui résulte d’un tel argument est liée directement aux points de vue concernant l’événement passé, mais aussi de la connaissance plus ou moins importante que l’on peut en avoir, sans compter des déductions variées qui peuvent être tirées d’une telle illustration ; d’autre part, et au-delà de la multiplicité des regards posés sur l’argument historique, il existe une opposition entre un passé et un présent que l’on cherche à mêler dans le discours, sans que rien de tel ne puisse être confirmé dans la réalité. L’argument du passé, sous prétexte de son historicité qui lui confère une autorité, est en lui-même un détournement d’une réalité étrangère et révolue, qui entre en conflit avec la réalité présente et avec l’idée de la réalité passée que nous nous faisons.

L’histoire sert à faire la guerre au sens où, en-dehors d’un usage « scientifique », nos contemporains perdent de vue que son objet est par définition mort, et surtout étranger à ce que nous connaissons. Certes, il existe une continuité entre notre société et celles passées : elle peut être fondée sur l’espace, sur la culture, sur les références conservées, etc. Mais vivre au même endroit, est-ce être héritier ? La façon de penser des Gaulois, pour prendre un exemple stéréotypé lui-même, n’a rien à voir avec la nôtre. Tout comme leurs habitudes vestimentaires, leurs quotidiens, leurs sociétés, etc. Et qu’en est-il de l’héritage culturel ? Comment pouvons-nous identifier les Grecs du Ve siècle avant notre ère – sans distinction comme s’ils étaient identiques en tout point entre eux – avec ce que nous sommes ? Leurs vies et leurs pensées, totalement réglées sur des pratiques religieuses aujourd’hui disparues, nous sont à proprement parler étrangères ; et même si nous pouvons comprendre (ou interpréter parfois) des traités philosophiques, des pratiques politiques, le signe égal ne saurait exister. Ce que nous sommes, pensons, vivons, aurait paru incompréhensible et barbare à ces Grecs, tout comme aux Romains du Ier siècle, aux Berbères du XIIe siècle, aux Européens du XVIIe, etc. Même la majorité des Français de la première moitié du XXe siècle sont de véritables étrangers pour nous en de nombreux points : leurs modèles de pensée, leurs références, leurs habitudes, leurs intérêts, jusqu’aux idéologies et aux pratiques, tout ceci est révolu. La religion aujourd’hui ne ressemble en rien à l’application rituelle qu’elle fut.

Il ne s’agit pas de construire un propos nostalgique, bien au contraire. Il nous faut distinguer ce qui n’est plus, et ce qui est. Le rigorisme qui pousserait à agir aujourd’hui selon des règles, des gestes, ou des pensées inactuelles serait synonyme de folie, d’incompréhension pour nous autres, et surtout serait rendu impossible du fait de l’éloignement qui sépare ce que nous connaissons, et ce qui a pu être connu. Affirmer un micro-événement historique, en tant qu’il serait une autorité pour juger le présent, revient à masquer sous le fard de la vérité une caricature, un non-sens dangereux, dont l’utilisation détournée et parfois malveillante peut provoquer la division là où l’accord était recherché. Se projeter sur le passé, et inversement, est un exercice qui dessert toute démonstration et toute philosophie, au sens de pratique de vie. En cela, les notions de “décadence”, de “progrès”, de “tradition”, de “modèle”, sont toutes à remettre en question.

Cet article appelle, comme toute réflexion philosophique, à retourner aux discours quotidiens, politiques, journalistiques, etc. : partout, le passé prend place au présent. Victor Hugo écrivait : « quant à nous, nous respectons çà et là et nous épargnons partout le passé, pourvu qu’il consente à être mort. S’il veut être vivant, nous l’attaquons, et nous tâchons de le tuer » ; j’ai tendance en tant qu’historien à rejoindre ce point de vue qui a le mérite d’éviter toute confusion entre les époques, tout en conservant le passé comme un héritage qui peut être source d’inspiration. En d’autres termes, notre présent doit être privilégié, et sa complexité se suffit amplement sans chercher des comparaisons douteuses avec ce qui le précède. Ce passé doit nourrir le présent, mais en aucun cas s’imposer à lui, au risque d’apparaître comme l’irruption de la mort et de l’étranger dans notre société, et de faire d’une telle charogne un centre à privilégier. Cette idolâtrie indigeste provoque un effet contre-productif, car inversé par rapport au discours rationnel, et ajoute au conflit le pessimisme et le désenchantement du présent.