#14 – Voyage identitaire

Par Maurane MONTREAU
Illustration: Marine BOTTON

« Tout homme est tiraillé entre deux besoins : le besoin de la Pirogue, c’est-à-dire du voyage, de l’arrachement à soi-même, et le besoin de l’Arbre, c’est-à-dire de l’enracinement, de l’identité. Et les hommes errent constamment entre ces deux besoins en cédant tantôt à l’un, tantôt à l’autre ; jusqu’au jour où ils comprennent que c’est avec l’Arbre qu’on fabrique la Pirogue. »
Mythe mélanésien (Ile de Vanuatu)

Depuis toujours les hommes voyagent. En rêve, en histoires, en bateau, en avion… Ils veulent aller toujours plus loin, plus vite. Certains veulent couper les ponts avec leur terre et tous ceux qu’ils connaissent, d’autres se sont perdus en route et veulent se recentrer sur eux-mêmes, d’autres encore veulent élargir leurs perspectives, avoir une vision plus grande du monde, sortir de leur cocon pour partir à l’aventure…

On est liés à notre terre d’origine. Les gens qui nous ont élevés et que l’on a rencontrés au cours de notre vie nous ont changés, déterminés ou confortés dans nos croyances, nos convictions – l’influence du milieu n’est plus à prouver- c’est lui qui fait de nous ce que nous sommes. Alors, pourquoi ce besoin de partir pour comprendre qui on est véritablement ? Comment se fait-il qu’on ait besoin de se déraciner pour (re)trouver notre identité ? Que trouve-t-on là-bas qu’on ne puisse trouver ici ? D’où vient ce manque ? Autant de questions qui ne trouvent de réponses que par le voyage…

D’où vient réellement cette « impulsion du voyage » ? Le terme d’ « impulsion » est bien choisi : c’est une pulsion à laquelle on ne peut ni ne veut résister, qui suscite en même temps espoir et appréhension, désir de nouveauté et désir de confort… Au Moyen-âge, les chevaliers s’aventuraient dans la forêt, en quête d’une cause à défendre. Cette forêt, peu connue à l’époque, était perçue comme fantastique et dangereuse à la fois. C’était l’endroit où les chevaliers partaient faire leurs preuves – au regard de leur roi, de leur belle, mais à leur propres yeux surtout. De nos jours, voyager s’apparente à la quête de ces chevaliers, notre Graal à nous étant bien évidemment la révélation de notre être véritable.

Ce départ a deux raisons principales et opposées. On part parce que notre vie ne nous convient pas, ne nous rend pas heureux. Dans ce cas, la seule possibilité est de chercher son bonheur ailleurs. On peut aussi voyager parce qu’on est prêt à partir, parce qu’on aspire à quelque chose de plus grand, et qu’on a des bases assez solides pour pouvoir s’en aller. Dans les deux cas, on est convaincus qu’on trouvera ce qu’on cherche (même sans savoir véritablement ce que c’est), et que ce voyage nous mènera sans aucun doute à la réponse qu’on attend, celle dont on n’a pas su formuler la question. On pourrait dire, en fait, que l’impulsion est cette question ; question existentielle puisque, bien qu’on n’en n’ait pas conscience, elle nous pousse à aller chercher la réponse ailleurs. On sent pourtant confusément qu’en trouvant la réponse, la question s’imposera d’elle-même et prendra tout son sens. Cependant, question et réponse sont bien présentes en nous, claires, attendant qu’on les comprenne et qu’on les écoute.

Mais alors pourquoi partir ? Pourquoi ne pouvons-nous pas trouver cette réponse de l’endroit où on se tient ? C’est que voyager, bien malgré nous, nous révèle notre moi profond, mettant en balance ce que nous sommes devenus, et ce que nous voulions être ou aurions pu devenir. En nous arrachant à nos habitudes, en bouleversant notre quotidien, on peut enfin voir notre « moi » originel, profond, notre « essence », qui fait de nous ce que nous sommes. Voyager nous permet de nous libérer de tout ce qu’on prenait pour acquis – notre regard sur le monde, mais au-delà, notre regard sur nous-mêmes. Voyager nous ouvre les yeux sur nos propres désirs, sur ce qu’on aspire à être, à accomplir, à apprendre, à devenir… Voyager, finalement, nous permet de mettre au jour cette question, et cette réponse, qui nous ont poussés à partir. Voyager ne nous apporte pas littéralement la réponse : il la révèle, la fait jaillir, la posant comme une évidence. En voyageant, et donc en nous recentrant sur nous – mêmes, nous avons pu faire de la place à cette question/réponse qui est, au fond, notre raison de vivre, notre désir le plus profond.

Désirer est le propre de la vie. Tous nos choix en découlent, quel que soit notre désir (j’entends par « désir » quelque chose de grand, qui nous élève et nous rend véritablement heureux). Mais notre société nous éloigne de notre vœu le plus profond, en y substituant la vague aspiration à des désirs futiles, si bien qu’on ne sait plus ce qu’on veut réellement. En découlent les erreurs, les regrets, voire les remords (incarnation de l’échec à satisfaire notre désir). Or, nous l’avons dit, ce que nous désirons le plus, c’est pouvoir être et devenir qui nous sommes vraiment et par-là pouvoir satisfaire ce désir inconscient et qui pourtant détermine nos choix les plus importants (il se manifeste alors par la sensation d’être sur la bonne voie, de savoir réellement ce qu’on veut). En dépit de ces désirs factices que nous créons ou qui nous sont offerts comme autant de pis-aller par nos sociétés occidentales en perte de sens, là est notre quête existentielle.

Finalement, voyager répond à la question qu’on se pose tous « pourquoi suis-je au monde ? » en nous fournissant le recul et la réflexion nécessaires, avant tout afin de comprendre pourquoi cette question est si importante. Car, paradoxalement (et c’est ce qui fait la beauté de la vie), il faut partir pour entendre l’évidence ; pour comprendre que c’est avec l’Arbre qu’on fabrique la Pirogue.