#15 – Pourquoi il nous faut tuer James Bond

Par Maxime LEROLLE

Parce qu’il est précisément le type de héros dont nous n’avons plus besoin.

Il suffit de voir (et comment ne le pourrait-on pas?) tout le battage médiatique qui entoure chacun de ses opus : c’est à qui veut faire briller sa montre ou sa bagnole, illuminées par la figure sexy (et sexiste) de la James Bond Girl. James Bond, en plus d’être une machine à tuer, est une machine à vendre.

Mais bon, dire que James Bond est un méchant personnage parce qu’il est machiste, raciste, capitaliste et hiérarchiste, c’est facile. Ce ne dit pas en quoi il est complètement dépassé.

Le fantasme de l’agent secret marchait à plein jeu pendant la Guerre Froide. L’idée d’avoir des hommes de l’ombre, aussi séduisants qu’efficaces, incarnant les valeurs d’un empire sur le déclin qui se donne une image de marque, avait de quoi faire rêver et rassurer l’Occident. Au fond, James Bond, avec un caractère aussi marqué, aussi codifié (et dont Spectre ne fait que ressortir les stéréotypes), est un héros de Dumas ou de Sue recyclé à la sauce XXe siècle. Il est rassurant de savoir qu’il y a des super-flics protégeant l’ordre et la propriété.

Ce qu’il y a d’étonnant chez ce personnage, c’est à quel point ses aptitudes physiques et morales dépassent celles des surhommes que sont censés être les super-héros. Certes, Superman vole et Batman a une armure résistant aux balles, mais lorsqu’ils sont torturés, aucun d’eux n’est capable de reprendre le combat comme si de rien n’était deux minutes plus tard. James Bond, lui, le peut. Bien entendu, le film d’action peut se moquer du réalisme et de la vraisemblance ; mais faire croire que James Bond a une nature commune avec l’humanité, c’est un mensonge. Le surhomme, c’est lui.

Un autre signe de son inhumanité ? James Bond ne se pose jamais de questions et de dilemmes. On dirait que ce personnage n’a tout simplement pas conscience des conséquences de ses actes, car pour lui, tuer est aussi normal que respirer. Il tue aussi bien qu’il baise, et passe de l’un à l’autre sans aucune hésitation. On appréciera tout particulièrement l’espèce de viol de Monica Belluci, présenté comme une scène de consentement, qui suit le meurtre de deux hommes sous ses yeux.

Bond est un caractère si monolithique qu’il n’est qu’une machine. Il n’appartient pas à l’humanité, car il ne fait jamais preuve d’humanité, tout au contraire de ces super-héros dont on ne cesse de montrer que sous l’armure, le costume ou le monstre, il y a un cœur qui bat et qui hésite devant les choix qu’il a à faire. Les super-héros prennent leurs responsabilités, aussi graves soient-elles, et là est leur modernité et leur vertu : ils sont directement inspirés de l’existentialisme. James Bond, lui, est un avatar moderne des demi-dieux vivants parmi les hommes que sont les héros antiques.

En fait, le problème fondamental de James Bond, c’est celui de l’identification : comment voulez-vous vous reconnaître dans cet être sans cœur, dans ce caractère de pierre si extraordinaire et si singulier qu’il n’a pas son pareil parmi les hommes ? En quoi peut-il se vanter d’être un héros nous protégeant, lui qui n’a aucune compassion et aucune morale ? Qui donc voudrait d’une société protégée par un assassin sans chagrin ?

C’est pour cette raison, pour son essence anti-humaine, que James Bond est un héros d’un autre temps, un héros qui se croit supérieur et qui confond dans ce même regard hautain bagnoles, guns et gonzesses. Après tout, ce ne sont que des choses parmi d’autres.
Si l’on désire une société plus juste, il faut lui forger ses héros, et écarter ceux qui ne l’incarnent pas.