#16 – “Justice est faite” ?

Par P. GIANO

En éliminant via une opération belliqueuse aussi froide que complexe le plus terrorisant des terroristes, les Etats-Unis d’Amérique ont incontestablement montré leur imparable puissance par la frappe d’une simple aiguille dans une nébuleuse éminemment ramifiée. Cette nation s’est ainsi vengée d’une injure si profonde que le cœur du monde occidental, celui de ce monde dit « intégré », s’est retrouvé depuis comme libre. Se nourrissant du cadavre du mal, ce cœur a ressenti à nouveau les palpitations de la vie.  Car s’il y a bien une chose prouvée par ce commando des « Navy Seals », c’est que les forces de la démocratie peuvent effectivement blesser le mal incarné.

Pour autant, nous pouvons à juste titre être dubitatifs quant aux paroles de celui qui semble être le premier des terriens : le Président américain. « Justice est faite » déclare Barack Obama le 1er mai 2011, aussitôt relayé par les médias du monde entier.

Nous postulons ici le fait que le « mal » représenté par Ben Laden est chose sûre : cet homme, en voulant détruire les Etats-Unis, veut aussi détruire toute valeur démocratique qui prônerait la liberté comme droit inaliénable. Etant incapable de démontrer que la Liberté défendue par l’Occident est une valeur fondamentalement plus profitable pour tous que le fanatisme liberticide, nous ne faisons qu’affirmer ici la supériorité intrinsèque de nos propres valeurs, déduction automatique tellement plus facile…

Mais qu’ont donc réalisé les Américains ?
Ils ont éliminé l’incarnation du mal, action populairement réputée juste.

Ceci étant posé, même si l’action de tuer Ben Laden pouvait paraître somme toute logique dans la conjoncture, ce qualificatif de « juste » peut indisposer un public quelque peu réfléchi. Car pour éclairer la déclaration d’Obama, il convient en amont de définir cette notion même de justice.

Nos nations se disent en effet fondées sur un socle de valeurs morales, à l’instar de la révolutionnaire devise de Liberté, Egalité & Fraternité pour le peuple français. Ces valeurs morales servent de source à la construction d’un système juridique complexe, consistant. Même s’il existe des visions d’une « justice naturelle », il semble que la nature soit dominée par des forces en combat. Ainsi, la justice sera vue comme une construction humaine dont le but serait d’organiser un groupe. La justice est porteuse de liberté quand elle s’avère identique pour tous, totalement codifiée et tout autant institutionnalisée… sous réserves, bien évidemment, que ces institutions soient démocratiques. La justice nécessite le jugement, un jugement opéré par un organe distinct de la société et considéré comme légitime par celle-ci. Or, qui a jugé Ben Laden ? L’opinion, la société elle-même. Ben Laden a par conséquent été jugé par la haine, par l’émotion. La violence et le terrorisme ont créé un écho d’arbitraire et de haine. Comment dès lors considérer comme juste une décision nourrie de passions, d’émotions ? L’émotion ne se maitrise pas pour l’individu, elle est l’expression des comportements primaires des individus : l’émotion précède de fait le social. Elle renvoie clairement à la loi de la nature, cette loi précisément antérieure à la naissance du juste, comme défini ci-avant. Mais la justice ne devrait-elle pas être cette instance dont l’objet est de nous prévenir de l’arbitraire des passions ?

Qui plus est, les différentes valeurs que sont le bien, le mal, la liberté et la justice, ne semblent pas portées par les hommes. Ces derniers ne font qu’incarner ponctuellement et conjoncturellement ces valeurs qui ont un double corps : un corps physique, matériel –ici, Oussama Ben Laden- et un corps immatériel, lequel est ponctuellement incarné dans un physique donné. Il est alors illusoire de penser que, en éliminant l’incarnation du mal, les Etats-Unis aient fait un pas de plus vers la destruction du mal lui-même.

Mais alors, comment donc éliminer ou réduire le mal sur Terre ?

Il nous est difficile de concevoir une autre réponse que celle-ci : le juste est l’unique réponse au mal. Parce qu’il met sur un pied d’égalité tous les hommes, parce que sans égalité de jugement nait le sentiment d’injustice, sentiment qui nous pousse à plus de haine encore.

Non, les fanatiques concernés n’auraient pas accepté un quelconque jugement de leur maître. Non, ces hommes ne sont prêts ni à négocier, ni à voir leur haine s’évaporer. Mais ce n’est pas d’eux dont il s’agit. Les Etats-Unis d’Amérique, en capturant cet homme, avaient l’occasion de montrer la sincérité des valeurs de liberté qui régissent nos sociétés. Ils pouvaient prouver la grandeur de la démocratie face à la folie aliénée et justifier de la pertinence de ce régime. Ils pouvaient montrer que la Liberté est notre norme suprême. Au lieu de cela, ils ont seulement démontré leur toute-puissance technique, leur opiniâtreté ainsi que leur esprit de vengeance ; en démocratie, des concepts bien loin de la justice.

In fine, la justice de l’Amérique, si tant est qu’elle fut réellement une nation d’hommes libres, aurait été de laisser croupir, magnanimes, le mal dans son cachot humide. Parce qu’il n’y a en effet pas de plus grande démonstration de force que celle-ci : l’homme ne peut tuer le mal, mais la démocratie peut l’enfermer. Nos nations sont grandes si elles peuvent juger avec les mêmes lois tous les hommes, si elles peuvent répondre au chaos par la justice, si elles apprennent à réagir indistinctement à la violence humaine. Face à la violence, faire répondre nos Etats par la loi froide et systématique nous extrait d’une logique du mal qui s’auto-justifie. La démocratie du XXIème siècle doit être là pour confirmer la sagesse de Gandhi qui disait à propos de la justice « œil pour œil, et le monde finira aveugle ».