#17 – Les images chocs des paquets de cigarettes donnent raison à Tocqueville

Par Mathias LE MASNE DE CHERMONT
Illustration: Marine BOTTON

« Au-dessus de [ces hommes semblables et égaux] s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leurs industries, règle leurs successions, divise leurs héritages ; que ne peut-il leur retirer entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ?
C’est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l’emploi du libre arbitre ; qu’il renferme l’action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu à peu à chaque citoyen jusqu’à l’usage de lui-même. L’égalité a préparé les hommes à toutes ces choses : elle les a disposés à les souffrir, et souvent même à les regarder comme un bienfait. »

Alexis de Tocqueville, « l’oppression démocratique », De la démocratie en Amérique II, (in Bruno Bernardi, La démocratie, Paris, Flammarion, 1999, pp.157-159)

Récemment, le gouvernement français a décidé d’adopter une loi imposant aux buralistes de vendre uniquement des cigarettes dont le paquet arborait une image choquante sur plus de 40% de sa surface. Cette dernière mesure s’inscrit déjà dans une longue lignée de restrictions progressives de la consommation de tabac : hausse annuelle des prix, interdiction de fumer dans les lieux publics etc. Xavier Bertrand gagne le combat contre les fumeurs ; n’oublions pas par ailleurs qu’il souhaite faire sortir la France du tabagisme à l’horizon 2030. Le tabagisme, notre peste des temps modernes, cette addiction qui corrompt notre jeunesse, ce proxénète des cancers de la gorge et des poumons, cette femme qui rend les hommes impuissants. Nous voyons bien l’image que l’Etat tente de donner à la cigarette et la manière dont la majorité de la société la perçoit. Tyrannie de la majorité sur la minorité, il semblerait, voire même il serait très clair, que les fumeurs font l’objet d’une ségrégation devenue de plus en plus présente et assumée. Mais où est-ce que cela pose problème ? Après tout, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 dispose bien en son article 6 que « la loi est l’expression de la volonté générale » et la santé publique impose qu’en vue de l’amélioration générale du niveau de santé de la population française, la cigarette doit être éradiquée. Dès lors, pourquoi vouloir s’insurger contre l’imposition d’images sur les paquets de cigarettes ?

Tout simplement parce qu’elle réalise ce dont Tocqueville avait peur, ce qui faisait l’objet de son cauchemar : la démocratie court un risque, le risque de se transformer en une sorte de despotisme doux (Cf. Texte ci-dessus) dans lequel, les citoyens, mus par la recherche de la maximisation du plaisir immédiat et étant passé d’une autonomie rationnelle à une indépendance ultra-hédoniste, en viennent à déléguer à l’Etat l’ensemble des tâches qui lui apportent du déplaisir, tout ce pour quoi il faut se forcer ou se faire violence. Seulement, cette dévolution du pouvoir n’est pas sans prix. Quel est-il ? Celui de la liberté, liberté d’agir mais aussi de penser. Alors il est peut-être un peu excessif d’employer de tels mots et un tel vocabulaire pour la situation qui nous intéresse, le cas des images chocs reste marginal. Mais c’est justement de cela que Tocqueville nous prévenait : cette série de petites règles qui, prises une par une, sont sans importance, mais dont l’accumulation entraine une réduction significative de la sphère privée de chacun des citoyens. Cet article pointe donc du doigt l’une d’entre elle et il s’agira ici de comprendre en quoi et de quelle manière est ce que cette loi anti-tabac en particulier porte atteinte à la liberté individuelle.

Le premier argument se trouve au niveau de la cible de cette loi, à savoir les fumeurs. La loi sur les images chocs divise la société en deux catégories : les fumeurs et les non fumeurs. La difficulté que soulève cette loi est qu’elle méconnait le contenu et la forte hétérogénéité qui existe au sein même de la catégorie « fumeur ». Là où il n’y a que du gris, la loi ne voit qu’en noir ou en blanc. Ainsi sont traités indifféremment et de la même manière ceux qui, à l’image de Gainsbourg, s’allument une nouvelle gitane sans filtre avec la fin d’une autre et ceux qui fument occasionnellement, en soirée ou pour se décontracter après une journée particulièrement éprouvante. A partir de ce constat, il est clair que pour le deuxième type de fumeur, les images chocs des paquets de cigarettes sont d’une violence disproportionnée par rapport à la réalité de leur consommation. Il y a donc un jugement grossier de la part de l’Etat qui veut qu’à partir du moment où un individu s’allume une cigarette, il soit catégorisé en tant que fumeur et se voit appliqué la sentence « image choc ». S’il y a enfreinte à la liberté, c’est ici qu’il n’y a pas adaptation de la loi, qui est intrinsèquement à caractère général, à une situation particulière (il aurait fallu qu’il y ait un juge), à la réalité de chacun des fumeurs. Le fumeur n’a ainsi pas la liberté, le droit, de pouvoir être jugé à l’aune de ce qu’il a réellement fait. Même s’il n’y a pas litige au sens strict du terme, tout se passe comme si le procès des fumeurs se faisait de facto et conjointement à chaque fois qu’ils achètent un paquet ou en sorte une cigarette. Les fumeurs sont donc tous sentenciés à la peine maximale.

Le fumeur se retrouve désormais dans une situation exténuante : jamais tranquille, toujours inlassablement agressé par une gorge sanguinolente ou des gencives noircies dès le matin avec son café, à chaque pause au cours de son travail, à chaque moment de détente qu’il s’accorde. Les images chocs s’inscrivent dans un lent processus d’aseptisation de la société que l’Etat impose sous prétexte d’œuvrer pour le bien de ces citoyens. Il existe un réel bénéfice à pouvoir de temps en temps se laisser aller à quelques plaisirs coupables. Si la science économique se construit sur le postulat de la rationalité des actions humaines, il n’en reste pas moins que les individus ne sont pas tout à fait rationnels, c’est bien pour cela que l’on parle de postulat. L’acte de fumer, nocif pour la santé, fait partie de ces petites incohérences ponctuelles de chacun qui rendent la vie moins plate et moins froide. Fumer, c’est laisser aller sa raison et se laisser aller, baisser la garde dans une époque où justement, tout nous porte à ne jamais le faire. S’allumer une cigarette est un plaisir coupable, ce qu’il faut comprendre par là, c’est que c’est un plaisir déjà coupable : nous ne vivons plus dans les années 1920 où les risques encourus avec la consommation de cigarettes étaient inconnus ; toute personne qui penserait que l’acte de fumer n’a pas de conséquences néfastes pour l’organisme passerait aujourd’hui pour imbécile ou comme étant de mauvaise foi. Si chaque fumeur sait pertinemment que fumer est mauvais pour lui, pourquoi faire de ce plaisir coupable, un plaisir coupable deux fois, une par la raison et l’autre par la vision ? Les fumeurs sont, en plus, doublement punis. Quid d’un procès inéquitable et d’une liberté menacée.

L’Etat trouvera toujours une raison toute à fait légitime et justifiée pour convaincre du bien fondé de cette loi anti-tabac. Seulement, il n’en reste pas moins qu’il construit, et tente d’imposer, une interprétation officielle du phénomène de la consommation du tabac. Alors il est clair que l’on peut toujours penser qu’il essaye de sortir ses citoyens de cette prison qu’est l’addiction à la nicotine, prison plus physique que raisonnée. Dans cette perspective, il serait question de rendre aux fumeurs leur liberté. Mais qui y a t’il de l’autre côté de la barrière, celle que l’on franchit lorsque le fumeur s’arrête de fumer à cause des images chocs ? Simplement une autre forme de servitude, celle d’une Raison d’Etat dont le dogmatisme anti-tabac n’est plus à prouver. Est ainsi endormi l’esprit critique du fumeur qui est poussé, par le biais des sens, à arrêter de fumer. Nouvelle forme d’hétéronomie forcée et d’oubli de l’autonomie, l’on pourrait même aller plus loin dans le raisonnement : le fumeur ou celui qui commence à fumer est plus autonome que celui qui s’arrête de fumer dans le contexte des images chocs. Quitte à être soumis, ne vaut-il pas mieux préférer l’asservissement corporel que l’on s’est soit même imposé en commençant à fumer régulièrement ou la sujétion à un cadre de pensée qui nous est prescrit par autre que nous ? Conscience libre, le fumeur est un révolté.

La loi relative aux images chocs restreint la liberté individuelle des fumeurs en leur disant quoi penser. Mais la logique cachée derrière les images chocs est bien plus pernicieuse. Car si elle donne aux fumeurs quoi penser, elle le fait d’une manière détournée, en donnant quoi voir. Aucune connaissance a priori n’est possible, pour apprendre et penser, l’on doit nécessairement partir d’une base. Cette base, ce sont les perceptions qui constituent la matière première de toute réflexion. Leur rôle est crucial car se sont elles qui vont limiter le champ de représentation que l’on va avoir d’un phénomène donné. Ainsi, voir des gens mourir de faim devant soi va provoquer une sensation désagréable et cette même perception de la famine va faire que nous aurons une représentation négative de cette dernière. Il en va de même avec les images chocs. En structurant son champ perceptif, en forçant à voir une image dégoutante (au sens premier du terme) à chaque cigarette fumée, l’Etat structure nécessairement aussi notre champ représentatif. On retrouve le même schéma que pour la famine : une cigarette et une image choc vont entrainer une sensation visuelle qui causera une perception négative de la cigarette et donc une représentation négative de celle-ci. Si la liberté des citoyens est ici restreinte, c’est parce que leur sont imposées des sensations qui les empêchent de se représenter eux-mêmes librement le fait de fumer. Mais la perniciosité de la logique des images chocs se retrouve à un deuxième niveau : c’est qu’elle donne l’illusion de liberté. Car, finalement, c’est toujours l’individu en tant que sujet qui fait le lien entre l’image et la représentation qu’il a de la cigarette. En ce sens, la connexion que l’on opère entre les deux est naturelle n’est pas dictée et forcée directement dans notre esprit. Mais là où ce n’est plus de la liberté, c’est qu’il est impossible de se représenter la cigarette (ou l’acte de fumer) autrement que comme étant dégoutant. L’analogie qui vient assez facilement à l’esprit est cette scène du film Clockwork Orange de Stanley Kubrick : l’enjeu y est d’empêcher le protagoniste de recommencer à commettre des actes d’ultra-violence une fois qu’il aura été relâché de prison. Pour ce faire, des laborantins l’assoient dans une salle de cinéma et lui installent un dispositif qui le force à regarder l’écran sans jamais cligner des paupières. Impossible de détourner les yeux donc. Particularité de la chose, on lui administre simultanément une substance qui lui donne envie de vomir toutes ses tripes et plus s’il le pouvait tout en lui projetant des images d’ultra-violence. L’objectif est donc de forcer la conjonction de la sensation émétique et de la vision de scènes violentes de telle manière à ce que lorsque le protagoniste verra une scène de violence ou tentera d’en commettre en dehors de la prison, il soit pris nécessairement d’une sensation de vomir. On tente de forcer la création du lien de causalité entre violence et envie de vomir. Le même mécanisme s’applique aux images chocs (avec peut être la nuance qui veut que l’on puisse toujours détourner les yeux du paquet de cigarettes à tout moment) en ce sens que celui qui allume une cigarette, ou voit quelqu’un fumer, voit apparaître nécessairement une image choc mentale qui va le dégouter. Résultat d’un pouvoir diffus, les images chocs restreignent à la fois la liberté de voir et la liberté de penser.

En définitive, la loi sur les images chocs est une illustration flagrante de ce contre quoi Tocqueville voulait nous mettre en garde : la vie facile à un prix, celui de la liberté. Il faut donc essayer de remonter sa propre pente qui nous pousse à préférer le court terme sur le long terme, à concéder de plus en plus de liberté à l’Etat par désinvolture et par fainéantise passagère en, par un effet mécanique, se défaisant de la nôtre en tant qu’individu. C’est donc contre ces petites règles qu’il faut se battre, non pas au nom du plaisir, cela serait contradictoire puisqu’elles visent à leur amplification, mais au nom du bonheur et de la vie car pour être réellement heureux et avoir une vie remplie, nous ne pouvons nous passer de la liberté. L’acte de ne pas fumer ne devrait pas être imposé de force mais un choix dénué de toute contrainte extérieure. Fumer ou ne pas fumer – là n’est justement pas la question – mais dans quel contexte ?
N.B. : Enfin, il reste une question annexe qui n’a pas encore été traitée : celle du droit de la personne à disposer de son corps et du droit à la vie. Il faut tout d’abord comprendre que, conceptuellement, l’acte de fumer ne peut plus être considéré comme dénué de risque, nous l’avons déjà vu. Cela a une conséquence directe : fumer peut constituer une forme de suicide conscient sur le long terme. Les anglais le traduisent même dans leur expression : « To put another nail in your coffin », allumer une cigarette, c’est donc de nos jours, participer à la construction de son propre cercueil. Il faut souligner ici une spécificité de la loi française qui pourrait constituer une justification légaliste de la décision de l’Etat de prendre une mesure aussi drastique contre les fumeurs : l’article 223-6 du code pénal relative à l’engagement de la responsabilité pénale pour non-assistance à personne en danger (cela comprend la non-assistance au suicidant). Dans cette optique, l’Etat porterait « assistance » dans le cadre d’un suicide collectif lié au tabagisme. Cela étant posé, nous n’allons pas ici plus rentrer dans la question de savoir s’il existe un « droit au suicide », trop complexe pour être traitée dans cet article ; il y sera seulement considéré et consenti que concevoir l’absence d’un tel droit est une difficulté possible à la thèse soutenue dans cet article.