#18 – Le rôle de l’artiste contemporain

Par Simon-Pierre MATTEI
Illustration: Hélène TRAVERT

(ou pourquoi empiler des frigidaires, c’est aussi faire de l’art)

« Pourquoi je fais ça ? » se répète inlassablement l’artiste sous sa douche ou en se rasant, le soir de fatigue déchiré entre Morphée et Chaos ou le matin de retour de soirée déchiré entre céréales et biscottes… Quel message veut faire passer l’artiste contemporain ? Quel sens à tel motif, tel détail, telle figure de style ? Même l’esthète le plus pur a une petite idée derrière la tête car la beauté, elle aussi pure, privée de toute raison, n’est pas envisageable et cela même à l’état de nature. En effet si la fleur a de si vives couleurs, n’est-ce pas pour mieux attirer les abeilles, même si celle-ci n’en est pas tout à fait consciente ? En grande partie, il en est de même pour l’artiste (sans les pétales et le pédoncule).

Mais attention, loin de moi l’idée de réduire le créateur à l’état végétal, surtout sur le plan cérébral. Néanmoins, une idée chez cet artiste prime et le thème important est connu, mais de là à justifier immédiatement chaque détail, le gouffre est énorme.
Alors quoi ? Faut-il laisser qui le veut exposer à la vue du grand public ses latrines, ses excréments en conserves ou une toile vierge en hurlant que c’est de l’art et haro sur le baudet qui ne le voit pas ?
Si le public est ému, soit. Si l’auteur, en l’expliquant, émeut davantage, soit béni.
Sans la puissance illustratrice, explicatrice, parlante d’un auteur qui éclaircit une œuvre profonde, l’art n’obéit plus qu’à la loi du marché et à celle de l’offre et de la demande qui font que la téléréalité prospère. Ceci n’est pas une réussite de la démocratie que de trainer l’ensemble de la population dans la fange quand celle-ci, ne connaissant plus que cette boue, semble s’y plaire. De nos jours, l’art semble se chercher lui-même, se définissant, se montrant choquant et difficile d’accès, alors qu’auparavant il n’avait qu’à respecter des procédés techniques pour exister et se voir apprécié. Si l’œuvre parle d’elle-même, l’auteur peut se taire. Si aujourd’hui l’œuvre s’exprime mal, l’auteur, lui, doit être limpide.  « Il n’est en art qu’une chose qui vaille : celle qu’on ne peut expliquer » nous dit Georges Braque, la seule chose importante dans une œuvre d’art c’est celle qui ne s’explique pas. Contradictoire ? Absolument pas : ce qui doit être expliqué doit toujours l’être et il ne doit rester que ce qui est important, c’est à dire ce qui ne s’explique pas. Si rien n’est expliqué, cela ne veut pas dire que tout en vaut la peine. Seulement le public est noyé par la même quantité de questionnements que se pose l’artiste et n’arrive plus à déterminer ce qui doit être vu et retenu de ce qui importe peu, à savoir ce qui est banalité et technique. Néanmoins ce chemin doit être parcouru et il faut en faire une maxime de l’art en général pour encourager les artistes à déblayer leurs productions muettes pour que ne subsiste dans l’œuvre que ce qui en vaut vraiment la peine, ce qui est irréductible à l’explication, ce qui est de l’art dans la création humaine.

Il me semble qu’une part de mystère réside dans l’instant de la création, quand l’auteur se transforme en outil. Si le mystère est entier pour nous, l’artiste a ce petit quelque chose de plus pour l’entrevoir.
Cependant le marteau frapperait-il mieux si toutefois il savait qu’il frappe ?
A moitié outil, l’artiste ne comprend pas tout à fait ce qu’il crée : il est assujetti à la volonté de l’œuvre. A moitié Homme aussi, il s’est lui-même insufflé la volonté de son œuvre de manière consciente – par une réflexion intense de ce qu’il imagine concevoir – mais aussi inconsciente – par l’influence de son contexte social et émotionnel, son entourage, son environnement -. Il n’est pas invraisemblable d’imaginer, par exemple, que Dali eut l’idée de Autoportrait mou avec lard grillé en prenant un petit déjeuner traditionnel irlandais face à un miroir déformant comme il n’est pas inimaginable que seul son esprit délirant lui ait fourni cette image de lui. L’hypothèse se veut évidemment comique. Néanmoins, en connaissant quelques raisons qui parfois mènent certains artistes à produire un poème ou une toile et surtout si l’on a une petite idée du personnage qu’était Dali, la supposition apparaitrait presque comme plausible. Cependant il m’apparait bien moins clair de cerner le « Ventilator » d’Olafur Eliasson en traversant cette grande pièce du MOMA (Museum Of Modern Art de New-York) survolée par un ventilateur accroché au plafond… La beauté d’un phénomène à la fois technologique (l’engin à hélices même) et physique (ses mouvements au plafond et le vent qu’il crache) ? Il est vrai que le concept avait quelque chose de surprenant et appelait à la réflexion mais je ne peux pas pour autant me permettre de réfuter en bloc les cris de désespoir du public perdu face à un schéma qu’il ne connait pas. Et comme « Les chiens aboient ce qu’ils ne connaissent pas », l’artiste, cette chimère à demi-consciente qui aboie comme nous tous, doit éclairer le mystère a posteriori lorsqu’il verra clairement à quoi il est arrivé. Cette idée a germé en lui, il doit se réveiller et voir le travail de son outil, sa technique, il doit d’une certaine façon « partir en quête de lui-même » pour reprendre Héraclite.
C’est seulement lorsqu’il connaîtra la raison profonde de son engendrement artistique qu’il pourra alors éclairer et magnifier son œuvre. Pour autant, celui qui prétend parfaitement pouvoir placer les virgules et les points dans un discours qu’il n’a pas écrit, celui qui aperçoit la terre avant même d’avoir fauché les blés, celui qui prétend connaître d’avance le pourquoi de l’usage de tels mots avant même d’avoir débuté de prononcer « le quart de la moitié du commencement » de son discours improvisé, cet homme-là est un juriste, un sophiste, un génie… ou à Sciences Po.

Et cette raison profonde, doit-il aller la cueillir dans les normes et les canons des genres précédents ?
Ce serait alors appartenir à un mouvement précédent, ce serait être un artiste d’un genre posthume, ce serait donc avoir les pieds dans la tombe. L’art a une conception destructrice de son histoire, il détruit ce qui relevait du présent de ses prédécesseurs, c’est-à-dire de l’hier d’aujourd’hui, et refonde une nouvelle norme, une nouvelle académie, un nouveau genre à imiter. Il est l’expression de l’artiste, de l’Homme, de la société, du siècle. Phidias appartient à l’Athènes classique autant qu’il incarne l’Athènes classique, comme la Renaissance italienne de Leonardo Da Vinci, l’art et l’époque modernes de Dali et Picasso…
«Je n’évolue pas, je suis. Il n’y a, en art, ni passé, ni futur. L’art qui n’est pas dans le présent ne sera jamais » nous dit ce dernier et je ne peux qu’applaudir le maître lucide qu’est Picasso. Cependant si nous pouvons grouper les artistes dans des genres, c’est que l’expression artistique d’une époque a une certaine uniformité. Aujourd’hui, en peinture comme en sculpture et en poésie, nous ressentons encore les restes d’arts psychologiques, absurdes et surréalistes qui exprimaient à merveille les troubles infligés par les guerres, qu’elles soient mondiales ou froides, et l’angoisse impalpable de la société de consommation qui nous force à l’homogénéité. Mais nous voilà dans autre chose, l’art ne peut plus s’exprimer de la même façon après la Seconde Guerre Mondiale comme après la révolution d’internet et de la mondialisation. On ne fait plus aujourd’hui de la poésie romantique ou des chefs d’œuvres surréalistes car on ne peut plus se projeter aussi violemment, se mettre à la place de l’auteur. Ce n’est plus nous. La téléréalité qui nous présente la vie moyenne, Facebook et ses groupes réunissant des millions de personnes « qui eux aussi se cognent toujours le petit orteil contre un coin », NormanFaitDesVidéos,Bref…  nous donnent une conclusion : nous sommes comme tout le monde sur plusieurs points et ces ressemblances nous unissent. Cette information est facile d’accès, il suffit d’allumer son ordinateur ou sa télévision. C’est une face de la démocratie que d’avoir permis la culture de masse contre la culture aristocratique, et dans celle-ci je ne vois ni mal ni bien mais juste un changement, un progrès universel humain. L’art connait la même chose de nos jours, il faut être satisfait rapidement et c’est pourquoi par exemple la poésie est aujourd’hui aux rappeurs, ces adeptes du story-telling (comme Homère !) qui nous apportent directement et brutalement leur regard sur tous les aspects de la vie quotidienne que sont le travail, la jeunesse, les études, le sexe, la société, etc… L’exemple du rappeur français Orelsan est intéressant lorsqu’il montre sciemment le mauvais exemple à ne pas imiter, ce que ne comprend pas toujours la foule, engendre la polémique et force l’artiste à sortir de sa torpeur et à s’exprimer, nous permettant de remarquer sa profondeur et de le comprendre. C’est pour cela qu’il faut parler, pour éclairer le spectateur non-averti, pour définir l’art, pour construire au sens kuhnien un paradigme de l’art contemporain : « un cadre qui définit les problèmes et les méthodes légitimes, et qui permet ainsi une plus grande efficacité de la recherche : un langage commun favorise la diffusion des travaux et canalise les investigations ». Même si aujourd’hui la tendance est à la confusion dans l’art contemporain qui se refuse à tout manifeste, à toute homogénéité, on doit être conscient qu’en vérité il n’en est rien. La prise de recul est difficile : comme l’artiste est pris dans son œuvre, nous sommes pris dans notre époque contemporaine. Mais ce recul n’est pas inutile et il faut faire l’effort de comprendre cette création, il faut être prévenu que notre paradigme en est un. Il faut définir l’art pour la même raison qu’on écrit une constitution : pour protéger, structurer et faire vivre l’art… en attendant qu’on le renverse.

Pour paraphraser Nietzsche, on n’arrive pas forcément plus vite à un endroit en sachant qu’on y va. Mais une pensée profonde doit faire l’effort de s’exprimer clairement, et s’il est un devoir à l’artiste, c’est bien celui d’expliquer quand les autres s’interrogent sur son œuvre accomplie depuis un temps. C’est ce qu’on réclame aujourd’hui de l’art contemporain : avoir du sens et l’exprimer. Si les artistes sont des fleurs : qu’elles fleurissent des couleurs de la saison ! Si les observateurs sont des abeilles : qu’elles bourdonnent et volent de pétales en pétales, qu’elles essaiment ! L’art en est seulement un si un groupe le reconnait comme tel et c’est notre paradigme artistique qu’il faut ici reconnaitre, celui de notre époque et de notre monde, ce champ de fleurs immense où l’on voit apparaitre, entre la masse et les mauvaises herbes, des roses et des coquelicots sublimes, que le passant n’ose pas cueillir, et fragiles, que le temps fauchera pour en voir d’autres éclore. Ce champ de fleurs diffuse un parfum contemporain.