#19 – Une nouvelle année ?

Par Pierre-Yves CADALEN

Minuit. Tout bascule, la boisson coule à flots, les esprits s’y noient. C’est dans la brume que chaque nouvelle année s’ouvre. 2012 n’a pas fait exception. La brume était, cette fois, particulièrement dense. A tel point qu’elle peine à se dissiper. Il n’est pas évident que nous franchissions le seuil d’une nouvelle année. Il ne s’agit pas ici de nier le calendrier julien, encore moins de dénoncer l’artificialité d’un passage fictif, geste inutile par excellence, bien que très pratiqué en philosophie. Personne – sauf certains candidats à la présidentielle – n’imagine une seconde que « le changement, c’est maintenant. » A cet égard, 2012 ne diffère aucunement de 2011, ni même de 2010 et ainsi de suite. Le temps politique n’est pas calendaire.

L’impératif d’action pour tout mouvement de transformation sociale est de toujours penserici et maintenant. De 1789 à 2012, les révolutions sociales ont toujours été appuyées sur les peuples, parfois même ceux-ci étaient à l’initiative. Si l’épuisement de notre société se ressent pour qui veut bien y prêter quelque attention, la continuité se dessine en Europe comme la réalité politique de l’année qui vient ; une année barbare, sans aucun doute. L’irruption des peuples, si elle n’est pas préparée institutionnellement, risque d’être violente. Les révoltes anglaises nous en ont déjà donné une idée. Mais cela n’est pas important. Un horizon net se dévoile, la brume se lève : 2012 est l’année de la fin du monde. Miracle !

Les sociétés occidentales ont une passion pour la catastrophe. Le coup de grâce va nous libérer d’une mort qui n’en finit pas. En effet, comme l’écrit Michel Henry, la vie humaine agonise depuis le geste galiléen fondateur de la modernité, d’un processus qui tend à tout objectiver. « C’est la vie même qui est atteinte, ce sont toutes ses valeurs qui chancellent, non seulement l’esthétique, mais aussi l’éthique, le sacré – et avec eux la possibilité de vivre chaque jour. »(1) Nous avons soif d’événement. Une bonne catastrophe, il n’y a rien de mieux pour susciter un sursaut collectif, pour se sentir vivre ; et tant pis si c’est dans la mort. Il est possible d’objecter que nul esprit rationnel ne peut imaginer une seconde que le 21 décembre 2012, il en sera fini de l’Humanité. Le problème n’est pas là du tout. Personne n’y croit sérieusement, mais cette fin constitue cependant un horizon qui à tous se présente. Une telle prévision rocambolesque s’inscrit en faux contre l’interdiction formelle qu’il est fait à tout individu d’avancer comme vrai ou sensé quelque chose qui ne relèverait pas de la science – ou plutôt de la pseudo-science. Il n’est pas possible de lutter contre les chiffres, contre les raisonnements complexes d’experts, véritables prêtres des temps modernes.

De faux prêtres, cependant. Leurs discours sonnent creux qui ne font appel à nulle religiosité, au sens strict du lien, qu’il soit transcendant ou immanent. Le réel semble disparaître dans une farce que ces clowns diplômés animent avec la conscience apaisée de ceux qui savent, certains dans leur erreur. La disparition du réel ne vaut que pour nos sociétés occidentales. S’ennuyer de vivre dans l’ennui d’une vie trop rapide est propre à des sociétés dominées par ce que Guy Debord appelait « la société du spectacle. » Si elle se mondialise, cette logique de domination peut être rompue par l’irruption populaire. Les massacres au Sud ne sont pas spectaculaires ; ils résultent de conditions sociales, économiques et politiques concrètes. Les médias ne s’en emparent d’ailleurs pas ou peu. L’image n’a que faire d’une guerre civile au Sud Soudan, dont les contours seraient trop complexes à dessiner, les enjeux par trop ardus à percevoir. Cette instabilité radicale d’une partie du monde – pensons par exemple au Moyen-Orient – l’éloigne inéluctablement du mode de vie spectaculaire et consumériste et crée par-là même les conditions d’une irruption des peuples en tant que tels. Et ce non seulement dans les pays concernés, mais partout ailleurs si tant est que la démonstration est faite qu’il est possible d’en venir à ce que Cornélius Castoriadis appelait de ses vœux, à savoir « l’auto-institution de la société. »(2)

Quant à nous, les vœux qu’il s’agit de formuler sont clairs : que les années à venir soient historiques, que les peuples partout prennent en main leur destin. Il est fini – s’il a jamais existé – le temps des hommes providentiels. Le meilleur des Princes, c’est le peuple. Les premiers problèmes sont ceux que chaque jour tout être humain rencontre. Ils sont proprement politiques. La sphère politique est celle de la lutte. Il s’agit de forcer la porte qui y mène, verrouillée soigneusement dans une société libérale oligarchique. Mais les verrous sautent quand la multitude en vient à frapper. Ainsi que l’écrivait Gérard de Nerval du peuple : « Pour que tout, au-dessus, penche et se démolisse/ Il ne lui faut qu’un mouvement ! »(3) Souhaitons pour les années à venir que cette destruction créatrice porte ses fruits. Que l’Homme reprenne ses droits sur son Histoire.

1 HENRY Michel, La barbarie, PUF, 1987, p.9
2 CASTORIADIS Cornélius, Une société à la dérive, Seuil, 2005
3 DE NERVAL Gérard, Poésies et souvenirs, Gallimard, 2001, p.73