#20 – L’érudition à l’âge du numérique ou première réponse à Finkielkraut

Par Lucas MAROLLEAU
Illustration: Marine BOTTON

Le numérique est certainement ce qui peut le plus bouleverser la civilisation occidentale, sinon l’humanité. Prenons l’exemple du livre : d’abord sous forme de rouleaux de papyrus dans l’Antiquité, il a ensuite été remplacé par le codex manuscrit, plus facile à consulter (un rouleau de papyrus doit être longuement déroulé pour parvenir à un passage précis), plus facile à transporter (le codex permet l’apparition de livres « de poche »), et plus facile à stocker (le papyrus s’abîme hors des climats secs ; il ne permet pas d’être rangé sur une étagère, mais doit plutôt être enfermé dans des boites cylindriques plus volumineuses, etc.). L’invention de l’imprimerie a permis de produire des livres en masse. Le numérique, qui réduit encore les frontières spatio-temporelles, représenterait alors la quatrième étape dans ce processus, qui rendrait d’autant plus aisé la consultation, le transport et le stockage des livres, tout en rendant possible de plus nombreuses publications, et l’accès à la publication à un plus grand nombre d’auteurs. Si nous comprenons la relation entre numérique et livre, nous percevons une sorte d’évolution logique vers la simplicité de l’accès, qui se généralise tant pour le lecteur que pour l’auteur.

Si à présent nous considérons le livre comme une passerelle vers l’érudition, qu’en est-il dès lors du savoir à l’âge du numérique ? Nous ne considérons cependant pas l’intégralité du numérique comme une source de connaissance, au sens où la fonction de ses contenus est multiple (sites commerciaux, jeux, réseaux sociaux, etc.), de même que l’intégralité du numérique n’est pas constitué d’écrits, lesquels sont abondamment présents mais sont également complétés par des formats audio et vidéo. La connaissance apportée par le numérique prend ainsi différentes formes, dépassant de fait le livre imprimé. Ces quelques remarques de définition précisées, il convient des les compléter en soulignant que l’accès simplifié à la publication pose le problème de leur contenu. Poser la question du savoir proposé par le numérique, c’est en effet juger l’auteur : un site d’information pour partir faire le djihad en Syrie, ou un blog faisant l’apologie de l’époque nazie, seraient considérés comme éthiquement et légalement répréhensibles, tandis que des « vidéos de chats » seraient écartés des sources de savoir par manque de sérieux. Le numérique incarne une masse d’informations, indépendante des critères qui nous permettraient de définir le « savoir », lequel correspond à la qualité des informations, à leur utilité en terme de connaissances, tout en étant moralement neutres. La relation du numérique, en tant que masse d’informations, avec le savoir, en tant qu’information répondant à une certaine somme d’attentes, remet en cause finalement l’accès au savoir, qu’il soit perdu au milieu des informations numériques ou qu’il soit mêlé avec un savoir de qualité médiocre. Mais est-ce spécifiquement le cas d’internet ? Tous les jours, nous sommes mis en contact avec des sources de savoir, visuelles, auditives, écrites ; mais rien n’indique au préalable que l’information que je reçois soit vraie, faussée, fictive. C’est donc la capacité de compréhension et de réflexion qui permet à tout un chacun de trier et sélectionner finalement ce qui comporte une connaissance : l’accès aux contenus représentant un savoir dépend plutôt du lecteur que de l’auteur.

Accéder au savoir est une démarche qui n’est pas passive : le lecteur ne reçoit pas un contenu qu’il ne désire pas. Au contact d’un apport nouveau de connaissances, le sujet est actif, puisque nous possédons tous la capacité de trier les informations que nous retiendrons, et celles que nous oublierons. Certes, cette activité de tri est double, d’abord dans le choix de l’information reçue (je recherche effectivement un contenu), et ensuite à propos de l’information retenue (je reconnais ce qui m’intéresse). Cette démarche active qui se déroule sur internet est cependant la même qui agit au quotidien : nous décidons de lire tel journal, de regarder telle émission de télé, de nous rendre à tel spectacle, de rencontrer telle ou telle personne. Le numérique poursuit donc la proposition de choix, en l’augmentant du fait de sa capacité à abattre les obstacles du temps et de l’espace. Prétendre que le numérique serait l’ennemi de l’érudition, c’est oublier que les êtres humains possèdent individuellement la capacité de choisir, y compris celle de privilégier la connaissance furtive, incomplète, voire fausse, plutôt que la recherche et la sélection. Remarquons pourtant qu’un filtre préalable existe sur le numérique : les algorithmes des moteurs de recherche affinent, au fur et à mesure de nos demandes, les résultats de celles-ci, orientant l’accès à l’information. Mais d’une part, tout ceci s’effectue sans faire disparaître le reste, et d’autre part, c’est encore nos inclinaisons qui façonnent notre internet, en fonction de ce que nous y faisons, et indépendamment de toute censure extérieure.

Le numérique, en tant qu’il est un format, ne perturbe donc pas notre accès au savoir, mais plutôt, augmente les possibilités de choix, tant de lecture que de publication. S’il favorise la vitesse et la simplicité, c’est uniquement parce que nous tendons nous-mêmes vers une recherche de confort et d’efficacité, laquelle est plus profondément inscrite dans nos mœurs et mériterait une étude à part entière. Finalement, l’outil numérique nous permet de nous constituer notre internet, lequel est une constituante de notre culture personnelle. Comparé à cette orientation propre à l’homme de sélectionner et de faciliter sa sélection, ce qui n’est que renforcé par l’outil, les possibilités du numérique (choix d’un passage dans un livre à partir d’un mot-clé, accès à de nombreuses synthèses sur des sujets complexes, voire aux résultats de problèmes qui, avant internet, auraient nécessité une réflexion plus longue) ne représentent aucun intérêt philosophique.