#22 – Serez-vous rapidement remplacé par un automate ?

Par Frédéric SPINHIRNY

Le 28 avril dernier, France Stratégie et la Dares [1] ont remis un rapport intitulé «Prospective des métiers et qualifications» au Ministre du Travail, François Rebsamen. Selon le scénario principal, près de 177 000 emplois par an en moyenne vont être créés sur la période 2012-2022, soit au total 830 000 emplois à l’horizon 2022. L’heureuse projection s’appuie sur des hypothèses bien connues, à savoir, le départ à la retraite des baby-boomers ainsi que sur la poursuite de la tertiarisation des emplois et le repli des secteurs administratifs, industriels et agricoles. Ces créations d’emplois devraient naturellement venir diminuer les chiffres du chômage.

Mais d’autres contributions, moins médiatisées, inversent les perspectives et questionnent les politiques publiques de l’emploi. En 2014, lors d’un discours à Washington, auprès d’un groupe de réflexion économique, Bill Gates déclarait déjà que « […] sur la durée, la technologie va réduire la demande en emplois, particulièrement au bas de l’échelle des compétences. Dans 20 ans, la demande de main-d’œuvre pour beaucoup de compétences sera substantiellement plus faible. Je ne pense pas que ce soit intégré dans le modèle mental des gens ». Derrière cette prédiction, c’est l’automatisation logicielle qui est envisagée par le patron de Microsoft, à savoir, le remplacement de nombreuses tâches standardisées par des processus computationnels, qui laisseront le travailleur de côté. Parallèlement, The Economist a établi les emplois qui seront certainement remplacés par des robots dans les 20 prochaines années, précisant alors la prédiction de Bill Gates. Un graphique intitulé « Les robots qui prendront probablement votre travail dans 20 ans », s’adresse à tous les comptables, télévendeurs, employés du commerce de détail et autres mécaniciens dont l’emploi devraient disparaître en 2030.

Dans le même ordre d’idée, le cabinet Roland Berger a publié en octobre 2014 un rapport anticipant les évolutions de « la classe moyenne face à la transformation digitale ». Cet exercice de prospective est le contre-pied, avant l’heure, des chiffres fournis au Ministre du Travail. Selon le cabinet, 3 millions d’emplois pourraient être détruits par la numérisation à l’horizon de 2025, portant le nombre de chômeurs en France à 7 millions dans 10ans. L’idée force est que l’automatisation touche désormais un pan important des services et donc des emplois de la classe moyenne. Ce n’est plus une désindustrialisation comme dans les années 80 mais une externalisation des compétences intellectuelles vers les ordinateurs et autres programmes logiciels. Seule une infime partie des métiers échapperait à l’automatisation : services sociaux, professions médicales supérieures, encadrements supérieurs, professions artistiques et média, ingénierie, recherche.

On est loin des créations d’emplois esquissées par le rapport remis en avril 2015. A point nommé, le dernier ouvrage de Bernard Stiegler, La société automatique [2], vient analyser ce mouvement de fond qui va transformer radicalement notre société. Questionnant le rapport à l’autonomie, le philosophe annonce d’emblée la fin de l’emploi et la redéfinition du travail, en appelant notamment à la désautomatisation, comme pratique émancipatrice. En effet, il semble urgent d’orienter les politiques publiques vers l’aménagement des temps dédiés au travail et au loisir, pour anticiper le jour où un électeur sur quatre sera sans emploi. Il s’agit même de penser une politique des solitudes voire une action publique sur l’ennui. Car à trop célébrer le numérique et la société intelligente, on se risque à provoquer de trop grandes migrations sociales vers des secteurs limités car hors de portée de l’automatisation. Et finalement quand « tout fonctionnera toujours tout seul », combien de temps resterons-nous à contempler la belle horlogerie avant de demander brutalement notre reste? Ces perspectives doivent nous faire méditer ces mots de Michel Henry : « la barbarie est une énergie inemployée »[3].

[1] Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques
[2] Bernard Stiegler, La société automatique, Fayard
[3] Michel Henry, La Barbarie, PUF.