#23 – Il n’y a pas de rapport politique

Par Frédéric SPINHIRNY
Illustration: Marine BOTTON

L’édition weekend de Libération le 6 et 7 juin titrait « Les partis, c’est fini ? », à l’occasion du Congrès PS qui se tenait à Poitiers, quelques jours après la refonte sans passion de l’UMP. L’éditorial de Laurent Joffrin analysait le constat fait sur le terrain du militantisme : désaffection des militants, meeting à moitié vide et à seule vocation médiatique, défiance des citoyens, impuissance du politique, crise des idéologies traditionnelles, multiplications des instances de décisions, professionnalisation des revendications sociales. Mais finalement, seul un appel plein d’espoir à une refonte des partis politique conclut le dossier, s’appuyant sur l’expérience espagnole ou grecque. Observant l’actualité italienne, Yannick Haenel va plus loin : « la mort de la politique est un évènement qui n’en finit pas d’avoir lieu »1.

Allons plus loin encore. Ce qui frustre, c’est qu’il n’y a pas de rapport politique. En mathématique, un rapport établit une comparaison entre deux grandeurs de même nature et s’exprime sous forme de fraction, avec un numérateur qui désigne la nature de ce qu’il y a à partager et un dénominateur qui décide du partage. L’essence de la politique prend sa source dans cette responsabilité de la fraction : diviser, prendre part, distribuer, désigner pour résoudre la difficile équation sociale. Aujourd’hui, les partis et leurs responsables se refusent à avoir des rapports politiques avec les citoyens. Qui finissent par s’en détourner. C’est la panne. Le rapport devient une relation, voir un échange (de faveurs).

Ainsi, la question n’est pas « faut-il se passer de partis politiques », mais bien « faut-il se passer de politique » tout court ? Car force est de constater qu’il ne se passe plus rien. Plus personne ne conclut avec la politique. Par analogie, on nous rétorquera qu’on ne peut affirmer comme Lacan qu’ « il n’y a pas de rapport sexuel », parce que, tout de même, parfois, on fait bien l’amour, non ? Il n’y a donc pas de petite mort de la politique, parce que les médias en parlent quotidiennement et que 50% d’électeurs votent parfois? Mais il faudra répondre : sexe partout, désir nulle part puis politique partout, décision nulle part. Les meetings politiques ne sont plus des lieux de désir. Ce sont des sites de rencontres, des speed dating à tout casser.

Pourquoi se répète encore ce qui rate ? Quelles sont les causes de l’impuissance ? On soupçonnera: volonté de tout mettre à nu, transparence, routine, préoccupations quotidiennes, discours désincarnés, action publique réduite à la multiplication d’opérations mécaniques, allocution aux citoyens sur le mode du même, de la proximité et de la société positive. Mais sommes-nous certain que « qui se ressemble s’assemble » ? Car ce qui fait le fantasme c’est tout de même aussi le lointain, l’impénétrable, le négatif, l’antagonisme. Un rapport politique, c’est un rapport de force, une asymétrie qui compose le collectif avec des formes de décision conclusives. Et celui qui décide de la nature du rapport, c’est le gouvernement.

Paraphrasons Lacan : « maintenant, le gouvernement, s’il n’y a pas de rapport politique, il faudrait voir à quoi ça peut servir ». Effectivement, quand on ne voit vraiment plus le rapport, deux tensions se font ressentir. D’un côté, le citoyen qui désire être un peu moins gouverné, voire être abstinent en politique, les seuls enjeux économiques pouvant suffire à une vie de plaisir solitaire bien remplie. De l’autre côté, ressentir à nouveau le désir de gouvernement, être encore séduit comme au premier jour. En parlant de « main visible de l’Etat »2, ou en désignant la finance comme « ennemie »3, renouant ainsi avec l’essence de la politique chez Carl Schmitt, certains responsables politiques ont pu réussir à donner du plaisir aux citoyens. Mais c’est le désir qu’il faut savoir entretenir. Sinon c’est une passade. Puis la mauvaise passe.

Finalement, aujourd’hui sommes-nous vraiment « hébétés, [car] nous marchons droit vers le désastre »4  ? En vérité, devant l’absence de rapport politique, c’est la sidération qui paralyse l’action publique. Pascal Quignard nous rappelle que sidération, désastre et désir ont pour même origine les astres et les étoiles5. Tout est imbriqué dans ce moment où chacun se demande si derrière les étoiles, il n’y a pas que des astres froids. Et quand c’est froid, ça ne donne pas envie. Mais le feu de la passion peut rejaillir. Laissons l’auteur du Sexe et l’Effroi nous transmettre aussi cette autre formule secrète, comme une marche à suivre: « Présider, le prae-sidus, est l’étoile qui mène le troupeau d’étoiles». Avec un peu de chance, si la République se reprend en main, nous ne céderons pas sur notre désir.

1 Yannick Haenel, Je cherche l’Italie, Gallimard, p79
2 Discours de politique générale, 16 septembre 2014
3 Discours du Bourget, 22 janvier 2012
4 Arnaud Montebourg et Matthieu Pigasse, 7 juin 2015, Journal du dimanche
5 Pascal Quignard, Vie Secrète, Gallimard, p170