#24 – La beauté, arme idéologique

Par Maxime LEROLLE

« C’est pourquoi faut au moins penser à la beauté
Seule chose ici-bas qui jamais n’est mauvaise. »
Apollinaire a tort.
La beauté peut être mauvaise. Troublante. Dérangeante. Sa robe d’émaux : des os passés à la chaux. Les os des morts, les maux des ors. Calligrammes. Magnifiques. Horriblement magnifiques.

« Que c’est beau ces fusées qui illuminent la nuit
[…]
C’est aussi l’apothéose quotidienne de toutes mes Bérénices dont les chevelures sont devenues des comètes
Ces danseuses surdorées appartiennent à tous les temps et à toutes les races
Elles accouchent brusquement d’enfants qui n’ont que le temps de mourir »
Balles qui tracent
Et font mourir.


Neutraliser la guerre est un acte politique. Rendre la guerre belle est un acte politique. Le rouge flamboyant des fusées dans les nuées est celui des hommes agonisants, ici-bas.
J’aime Apollinaire, et pourtant je me sens sali à la lecture de ces vers grouillants de beauté sordide. Esthétiser la guerre, c’est un acte futur(fasc)iste.

« Les obus miaulaient
Entends chanter les nôtres
Pourpre amour salué par ceux qui vont périr »
Gladiateurs désignés volontaires pour admirer le ciel flamboyant qui les écrasera.

Beauté n’est pas nécessairement bonté. La beauté, c’est un envoûtement qui attire dans une direction voulue, programmée. La beauté est adhésion absolue à l’objet enchanteur, magique. N’entendre que les miaulements d’amour des obus, c’est nier les hommes réduits en vivante pâtée pour chats d’acier céleste.

« Virilités du siècle où nous sommes
O canons

Douilles éclatantes des obus de 75
Carillonnez pieusement »
Mon cœur douille de ces douillets carillons de l’horreur.

La religion des canons. Jusqu’au fond bourbeux des tranchées terreuses, garder la foi, la foi que quelque chose viendra du ciel nous délivrer. Que l’obus est un don de Dieu. Que la mort est à aimer car elle est un doux spectacle pour celui qui ne la vit pas.

Je salue malgré tout le génie d’Apollinaire. Car il osa. Il osa rendre beau ce que les poilus ont haï, et sa voix continue de briller singulièrement au milieu des grognements de souffrance. L’esthétisation de la guerre dans Calligrammes répond à une logique conservatrice, à un besoin de préserver la valeur de la vie. Voir dans ces obus mortifères, dans ces feux d’artifice qui allument les feux de la guerre, dans ce chuintement des mortiers dans le petit matin, de beaux objets, c’est mettre la guerre et la mort entre parenthèses, ne les considérer qu’en tant que nouvelles expériences de désirs à vivre. C’est s’accorder des plaisirs qui prouvent que la chair et le cœur ne sont pas morts, ni même – pire encore – convertis à la machine belliciste.
Faire des fusils des fleurs comme les autres, c’est ôter à la guerre la sacralité qu’elle revendique. L’inscrire dans une nature en paix, idéalisée, mythique. Une nature d’où les guerriers de l’Histoire ont été chassés par les poètes et les artistes de l’harmonie et du bonheur de vivre.
Tel est l’étrange pacifisme d’Apollinaire. Habiter le monde de la guerre en poète. Garder cœur d’homme au milieu des fureurs.

Un siècle après la mort d’Apollinaire, décédé des suites de sa blessure à Verdun, quel discours peut-on voir sur la guerre ? Les récents événements à Paris, et en janvier et en novembre, ont fait resurgir un vieux discours belliciste, si ce n’est nationaliste, qui ne pèse pas ses mots quand il s’agit de diaboliser « les terroristes », « l’ennemi », « les barbares ».
Ce qui est amusant avec ce discours – et plus encore avec les innombrables affiches de propagande de l’armée qui jonchent nos rues depuis quelques années –, c’est la proximité idéologique qu’il partage avec Daesh. Loin de moi le complotisme, qui ferait de Daesh le serviteur de l’Occident ou quelque chose du genre ; mais on ne peut s’empêcher de constater que la représentation de la guerre a, peu ou prou, de nombreux points communs dans ces discours opposés. Les affiches et les vidéos de recrutement de l’armée française comme les vidéos de propagande de l’EI partagent une même idée : la guerre est belle en elle-même. Tuer est un geste bon et beau, alors qu’Apollinaire s’émerveillait des beautés collatérales de la guerre, celles qui n’étaient pas programmées par les états-généraux.
Certes, les vidéos de propagande de Daesh mettent en scène la brutalité guerrière et l’ivresse du meurtre. Massacrer pour goûter sa propre force. Mettre à genoux pour se glorifier de sa propre hauteur. Tuer pour être certain de sa valeur de mâle dominant. Vidéos de l’excès. Presque ridicules à force de piller des clichés héroïques devenus vides de sens, et, de fait, utilisés dans n’importe quel discours. L’auto-représentation de Daesh apparaît barbare, parce qu’elle réactualise une imagerie militaire d’un autre temps.
Car l’imagerie de la guerre a changé. Elle a peut-être tiré des enseignements de Calligrammes ; la beauté que mettent en scène les affiches et les vidéos de recrutement de l’armée n’est plus celle de l’enivrement guerrier. Elle se situe à présent dans l’intériorité de chacun. On passe de la beauté collective de l’épopée à celle individuelle du roman.

« Devenez vous-même. »
Nietzsche au McDo.

« Pour moi. Pour les autres. »
Aide-toi, et peut-être pourras-tu aider.

« J’entretiendrai mes capacités physiques. »
Vous désirez un corps musclé ? Rejoignez l’armée. 

« Vous faites quoi ces trois prochaines années ? L’Armée de Terre recrute dans plus de quatre cents métiers. »
Je ne comptais pas tuer.     

La nouvelle imagerie a séparé guerre et mort. Faire la guerre (ou plutôt « rejoindre l’Armée de Terre », le terme de « guerre » n’étant même plus employé pour qualifier l’activité principale de l’armée), c’est se trouver soi-même, avant de trouver l’ennemi sur sa route. Et pour se trouver soi, il faut faire la guerre. La guerre nouvelle formule est une méditation accélérée.
Daesh a une vision antique de la guerre. Territoire des mâles, joie de la mêlée, triomphe sur les vaincus. Le meurtre pour le meurtre. La modernité de l’imagerie militaire, c’est faire croire que l’activité guerrière n’est que périphérique au sein de la branche militaire. La guerre est beauté morale.
Débusquons les fusils cachés sous les fleurs.