#25 – Qu’on me donne un ennemi !

Par Frédéric SPINHIRNY

Cette réclamation belliqueuse entendue en juillet 2015, pendant le 69e festival d’Avignon, constituait le titre d’une pièce jouée d’après l’œuvre de Heiner Müller, à l’occasion du 20eanniversaire de la disparition du dramaturge allemand. Qu’on me donne un ennemi ! Donne-nous aujourd’hui notre crime quotidien. Aujourd’hui, ces paroles retentissent sombrement lorsque certains intellectuels s’emparent de notre actualité dramatique pour redéfinir, avec le juriste et philosophe allemand Carl Schmitt, l’essence de la politique comme désignation de l’ennemi. Alors que cette vision du monde refait surface, nous formons ici un vœu simple pour la nouvelle année qui vient. Que Carl Schmitt ne devienne pas l’auteur le plus lu en 2016 pour penser la politique après les attentats de Paris. Et voici notre thèse : dans la relève de l’après 13 novembre, nous n’avons pas besoin d’ennemi.

Voici le fondement de la philosophie de Carl Schmitt : l’essence du politique est la discrimination entre l’ami et l’ennemi. Depuis les attentats terroristes perpétrés à Paris en janvier et novembre 2015, la pensée de Carl Schmitt revient sur le devant de la scène médiatique. Dans ses interventions médiatiques, Alain Finkielkraut met ainsi régulièrement en avant le juriste allemand : « L’Europe s’était constituée sur le rêve de la paix perpétuelle, ce rêve avait quelque chose d’helvétique. Ce rêve se fracasse aujourd’hui sur la réalité de l’ennemi. Toute la question est de savoir comment nommer l’ennemi […]. Et c’est cet ennemi qui, précisément, malgré nous, nous fait rentrer dans l’histoire. Mais Je vois une grande difficulté dans la France d’aujourd’hui à discerner l’ami de l’ennemi, ce qui pourtant est l’acte politique fondamental »[1]. Puis citant Julien Freund, contemporain de Schmitt et auteur de L’essence du politique: « Ce n’est pas vous qui désignez l’ennemi, c’est l’ennemi qui vous désigne, et il faut accepter cette désignation et regarder les choses en face »[2].

Il faut se rendre à l’évidence. La philosophie de Carl Schmitt est puissante, notamment en cette période de crise qui rompt « la fin de l’histoire » comme accomplissement universel d’une démocratie libérale pacifiée3. Pour le juriste allemand en effet, c’est dans les situations exceptionnelles que réside l’action véritablement politique. Il se démarque ainsi d’un certain normativisme défendu par un autre juriste, Hans Kelsen, qui voit dans l’édiction de règles formelles et impersonnelles, la voie royale pour régir paisiblement la société. L’état d’urgence décrété après le 13 novembre souligne cette notion limite de l’exception qui vient suspendre les normes pour imposer l’action politique souveraine, car pour Schmitt « est souverain qui décide de l’état d’exception ». Le pouvoir exécutif, si ce n’est son plus haut magistrat le Président, et non le peuple. Nous assistons à un moment de vérité pour les institutions, qui révèle que la politique n’est que cette possibilité méta-légale d’agir hors normes, où la décision prime sur la discussion. Plus précisément, la grandeur de la décision politique est cette distinction propre de l’ami et de l’ennemi. Pour Carl Schmitt, cette distinction est l’essence du politique, comme la distinction du beau et du laid est le cœur de l’esthétique, et celle du bien et du mal pour la morale. Par ailleurs, la sphère politique n’est pas cantonnée à l’activité publique : « […] tout secteur pensable de l’activité humaine est possiblement politique, et devient politique aussitôt que les conflits décisifs et les questions décisives se produisent dans ce secteur »4. Par conséquent, pour l’intellectuel qui se réclame de la conception schmittienne, l’après 13 novembre ne peut que répondre au terrorisme par le maintien de l’état d’exception et la désignation de l’ennemi qui vient de frapper. Loin de « l’ère des neutralisations et des dépolitisations » annoncée bien avant Fukuyama en 1929, et qui allait produire la lente décomposition d’un Etat bourgeois préoccupé uniquement par l’humanisme et les questions sociales, l’évènement terroriste ranime la passion de l’histoire. La France rentre en guerre et désigne un ennemi public, l’Etat islamique. Pour Carl Schmitt d’ailleurs, « l’ennemi ne saurait être qu’un ennemi public, parce que tout ce qui est relatif à une collectivité, et particulièrement à un peuple tout entier, devient de ce fait affaire publique»5.

Il est pourtant nécessaire de se demander si nous avons vraiment besoin de l’hostilité comme moteur essentiel de la politique. Une réponse affirmative contient un raccourci terrible signifiant que la déclaration de guerre est une bonne nouvelle car « il se passe enfin quelque chose » dans notre société ennuyeuse où tout se répète mécaniquement, surtout en politique. Les partis extrémistes l’ont bien compris. En somme, nous tenons enfin un élément puissant de vitalité collective qui suspend les préoccupations quotidiennes et le discours omniprésent sur l’économie. Qu’on me donne un ennemi ! Voici la vérité première de l’homme qui ressurgit à nouveau brutalement. Nous allons objecter à Carl Schmitt la réponse que Hannah Arendt dans Qu’est-ce que la politique?. Pour la philosophe allemande en effet, « la politique repose sur un fait : la pluralité humaine […] La politique traite de la communauté et de la réciprocité d’être différents ». Elle affirme que la politique repose sur un espace public où se rassemblent les hommes pour agir librement dans le monde. Toutefois, il faut éviter tout contre-sens : la pluralité n’est pas synonyme de diversité, notion usée par les politiques publiques depuis les années 90. C’est ici une vraie altérité qui pose question, d’une possibilité de politiques multiples, de styles de vie différents : « il ne peut y avoir d’hommes au sens propre que là où il y a un monde, et il ne peut y avoir de monde au sens propre que là où la pluralité du genre humain ne se réduit pas à la simple multiplication des exemplaires d’une espèce ». Pour résumer : l’essence de la politique est la liberté et elle repose sur la possibilité d’un espace public ouvert où chacun peut rencontrer l’altérité radicale et agir dans le sens de la communauté. Si nous considérons la situation actuelle où la proclamation de l’état d’urgence permet les perquisitions sans autorisation judicaire et interdit les rassemblements, nous sommes loin de la définition d’Arendt. Et même selon elle, nous serions uniquement dans la politique étrangère, extérieure, qui déclare la guerre et négocie des contrats.

Prenons garde. Il semble y avoir une aporie entre une conception anthropologique qui part d’un homme essentiellement mauvais pour arriver à une notion du politique comme désignation de l’ennemi, et une conception positive, humaniste, pacifique qui tend à rendre l’espace public ouvert et libre à n’importe qui. En somme, Schmitt nous dit « qu’on me donne un ennemi ! » (pour que je l’écrase et soude ma communauté) et Arendt répond « aime ton ennemi ! » (pour t’en faire un ami). Alors hostilité ou hospitalité ? Ou pour le dire autrement : est-ce l’ennemi ou l’ami qui nous sort de notre torpeur moderne ? C’est à ce moment de notre réflexion que nous voudrions développer notre thèse : dans la relève politique de l’après 13 novembre, nous n’avons pas besoin d’ennemi, mais de négativité. En d’autres termes, une synthèse entre Carl Schmitt et Hannah Arendt est peut-être possible.

La pensée de Carl Schmitt est complexe. La question de l’ennemi n’est finalement pas que celle de la guerre extérieure ou de l’exclusion, c’est une interrogation fondamentale qui me saisit dans mon intimité. Dans Théorie du partisan, le juriste précise que l’autre se tient sur le même plan que moi, que « l’ennemi est notre propre remise en question personnifiée ». Soudainement l’ennemi est ce frère qui se retourne vers moi et m’obsède. C’est donc une figure existentielle de négativité qui me dérange et me pousse à agir car il vient rompre ma paix. Nous comprenons la pensée de Carl Schmitt comme porteuse de ce fait humain : nous sommes constitués de douleur et d’inimité, dont nous avons besoin pour vivre. Bref, il y a du négatif qui nous travaille, que cela se nomme « pulsion de mort » chez Freud, « violence émissaire » chez René Girard ou même « jouissance de la douleur » chez Kant qui affirmait que « la douleur est l’aiguillon de l’activité ; c’est en elle, avant tout, que nous éprouvons notre vie ; sans la douleur, la vie viendrait à s’éteindre »6. C’est une version quasi-ontologique qui, transposée collectivement, politiquement, donne « sans l’ennemi, la politique viendrait à s’éteindre ». Par manque de vitalité. En somme, en bon hégélien, Carl Schmitt sait qu’à travers l’ennemi, c’est la possibilité de la mort qui pose la reconnaissance de l’homme en tant qu’homme. Et donc au-delà, de la politique en tant que politique7.

Nous répondrons que l’ennemi n’est pas forcément la figure nécessaire de la négativité dont la politique a besoin. Rappelons que la négativité porte d’abord un sens général : c’est la propriété de tout ce qui est négatif ou de tout ce qui comporte de la négation. Puis, pour Hegel précisément, la négativité est la propriété spécifique qu’a la négation (moment dialectique qui nie un premier terme positif immédiat) de se redoubler en se retournant contre elle-même (négation de la négation) pour créer une positivité supérieure médiatisée qui inclue et dépasse la négation. Clarifions les choses : la négativité est un processus dynamique. Ce n’est pas la négation première, comme acte négatif, qu’on pourrait aujourd’hui appeler « limite », « borne », « manque », ou comme Régis Debray qui en fait l’éloge, « frontière ». Mais la négativité est comme négation de l’être autre qui, comme tel, est rapport à soi-même, un rapport productif d’opposition à soi pour devenir soi, devenir ce que l’on est. Il faut comprendre que la connaissance de soi est toujours sous-tendue par un travail sur soi dont le négatif est le médiateur. Cela est vrai à un niveau individuel comme collectif. Pour reprendre la perspective schmittienne, la politique est un processus long, douloureux, et ne peut être neutralisée, achevée par des règles définitives. La dialectique est la dynamique de la raison d’un peuple. Déclarer la guerre et se choisir un ennemi rassure et convient à la pure réponse de vengeance mais en réalité c’est uniquement un acte de négation tourné vers l’extérieur. Or l’ennemi nous adresse une question intime et il faut avant tout s’opposer à soi pour dépasser le conflit. La réponse armée redessine un espace binaire, aisément compréhensible, bref moral, où le bien attaque le mal, alors que bien et mal cheminent définitivement ensemble, sont les faces d’une même médaille. Comme l’avait noté Jean Baudrillard après les attentats du 11 septembre 2001, l’avancée d’une civilisation basée sur le progrès n’éradique pas le mal mais l’exacerbe, en fait un jumeau toujours trop près. Seule la négativité comme processus dynamique permet que la négation de la négation devienne une affirmation, une richesse.

La société du XXIe siècle a proclamé trop rapidement la positivité comme étendard, oubliant que le travail du négatif est essentiel. Mais le non est devenu suspect avec la société libérale. Comme l’écrit justement Byung-Chul Han : « la société de la discipline était une société de la négativité […]. La société de la performance se débarrasse toujours plus de négativité. La dérégulation croissante est en train de la supprimer […]. Les interdits, les règles et les lois ont été remplacés par les projets, les initiatives et la motivation. La société de la discipline était encore dominée par le mot non. Sa négativité engendrait des fous et des criminels. La société de la performance donne en revanche naissance à des dépressifs et des ratés »8. Expliquons-nous. La société postmoderne a fondé son rythme sur l’excès de positivité, nécessaire au développement sans limite, sans borne, de l’économie. L’individu est alors sommé de se prendre lui-même pour référence, la société lui promettant la joie d’être son propre entrepreneur, sa propre institution, son immédiateté. L’engagement politique et l’agir vers l’autre sont encore trop négatifs. Il y a pourtant une violence de la positivité seule qu’on appelle aujourd’hui ennui, fatigue, épuisement, acédie. C’est cette société qui est questionnée aujourd’hui. Byung-Chul Han détaille son propos : « le siècle passé a été une époque immunologique. On y a marqué une séparation claire entre intérieur et extérieur, ami et ennemi, familier et étranger »9. Plus clairement, la constitution organique de la société était fondée sur l’attaque et la défense, la réponse immunitaire à l’altérité avec son cortège d’éliminations symboliques ou non, et sa fabrication d’anticorps. Aujourd’hui la réponse guerrière à l’Etat islamique semble correspondre encore à cette société. Mais c’est toute l’erreur du pouvoir. La mondialisation a mis fin à la société immunologique en transformant l’altérité en différence, laissant de côté la possibilité de la négativité comme aiguillon de la vie commune. Face au terrorisme, pas de réaction immunitaire. C’est notre première maladie diffuse, auto-immune.

Résumons et concluons. Suite aux attaques terroristes, la proclamation de l’état d’urgence et la déclaration de guerre contre l’Etat islamique ont remis en selle la conception schmittienne de la politique comme désignation de l’ennemi, capable de mobiliser un corps social. Pourtant quelque chose ne nous satisfait pas. Car le terrorisme se dissémine et nous pose une question difficile : que produit notre corps politique ? Fermer les frontières, partir en guerre de religion, peut réduire la menace étrangère mais c’est répondre comme si nous étions encore un peuple immunologique. Nous ne devons pas retourner en arrière. Il s’agit soudainement de pouvoir déjà se relever de ces attaques en auscultant notre société. Et pour cela, le pouvoir politique doit se rappeler qu’il est d’abord un pouvoir, asymétrique, médiateur, qu’il agit et exerce une contrainte. Que ce n’est pas grave d’être un pouvoir séparateur et transigeant, qui décide et rend possible l’inclusion et l’exclusion de tout élément nouveau. Bref une institution qui tend un miroir, qui assume de produire cette négativité vitale à l’activité politique. L’essentiel finalement est d’assurer que ce pouvoir asymétrique, désirable, soit à la fois puissant mais aussi pouvant être exercé par quiconque, quelle que soit son origine et ses convictions. Exclure une communauté ou une religion est une impasse. La négativité signifie rendre le système politique dynamique et toujours au seuil de la nouveauté et de la permutation. En somme, après les attentats certains souhaitent que le sang coule, nous préférons la profusion séminale. Nous devons permettre cette opposition à soi procréatrice. Politiquement. Et c’est en cela que la philosophie d’Arendt prime sur celle de Schmitt. Le concept de politique peut à la fois reposer sur la négativité et sur la pluralité si celle-ci est scrupuleusement la traduction d’une possibilité toujours présente de renversement politique. Rien de plus stimulant pour un peuple que cette ouverture à l’altérité radicale, à l’inattendu. Ou pour le dire avec Arendt, cette liberté politique de pouvoir commencer quelque chose de radicalement autre que ce qui existe. Si cette potentialité n’est pas permise concrètement dans le fonctionnement des institutions publiques et au-delà, dans la distribution des places de pouvoir, alors de plus en plus d’individus trouveront une idéologie à la mode, et, lassés par l’échec et l’ennui, pourront s’embraser. Le 13 novembre, ces corps qui sont tombés devant nous affirment douloureusement que « la plus grande chute est celle qu’on fait du haut de l’innocence » (Heiner Müller, Nous sommes cruels). Nous entendons parler d’une nouvelle génération, celle qui est tombée. Mais nous espérons aussi la relève politique afin que cette génération prenne conscience d’elle-même. Relève, c’est justement la traduction que Derrida donne au moment dialectique chez Hegel. C’est donc le moment.

1 Répliques, l’Adieu à l’Histoire, diffusé sur France Culture le 21 novembre 2015
2 Les Grandes Questions, L’autre est-il un enfer ? , diffusé sur France 5, le 29 octobre 2015
3 Francis Fukuyama, La fin de l’histoire et le dernier homme.
4 Carl Schmitt, La Notion de politique
5 Carl Schmitt, La Notion de politique
6 Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique
7 Sur le plan culturel nous retrouvons aussi cette négativité créatrice, impossible dans le rêve helvétique qu’évoque ironiquement Alain Finkielkraut. Orson Welles le constate avec un certain humour : « L’Italie sous les Borgia a connu 30 ans de terreur, de meurtres, de carnage… Mais ça a donné Michel-Ange, de Vinci et la Renaissance. La Suisse a connu la fraternité, 500 ans de démocratie et de paix. Et ça a donné quoi ? … l’horloge à coucou ! », Le troisième homme, Orson Welles
8 Byung-Chul Han, La Société de la fatigue
9 Byung-Chul Han, La Société de la fatigue