#26 – C’est donc un citoyen qui parle et qui dit : « j’ai envie de changement »

Par Frédéric SPINHIRNY

C’est donc un citoyen qui parle et qui dit : « j’ai envie de changement »

Nous observons que les motivations de vote pour un parti « extrémiste » ou « antisystème », ne portent pas principalement sur les éléments précis du programme politique mais sur des sentiments vastes : la sécurité, le rejet du système, le dégoût provoqué par les partis traditionnels et surtout l’envie de changement. Pourtant ce besoin de voir ailleurs, de pouvoir faire autre chose, se décline aussi politiquement à travers les slogans de nombreux partis plus conventionnels : « désir d’avenir », « ensemble tout devient possible », « le changement c’est maintenant », « vote for change », « yes we can ». Il est ainsi manifeste que l’ensemble des partis a su sentir ce mouvement de fond qui traverse l’électorat. Mais l’alternance ou le remaniement, ce n’est pas le changement. Ni l’innovation quand elle est simplement comprise dans son sens entrepreneurial. Nous émettons ici une hypothèse de physique sociale : la relation entre le citoyen et le politique, entre les gouvernés et les gouvernants, se rapproche du désir. Le citoyen doit trouver la politique désirable pour s’engager.

Petit rappel sur la satisfaction des besoins

Avant cela, nous pourrions analyser cette envie de changement à travers une interprétation purement économique, tout comme l’approche moderne des relations amoureuses s’envisage à travers des rapports d’intérêts bien compris. Effectivement, nous savons que la théorie néoclassique suppose que seul le panachage des biens de consommation augmente la satisfaction globale du client. C’est l’exemple de la courbe de Léon Walras pour qui l’utilité marginale (la satisfaction que retire un individu de la consommation de la dernière unité d’un bien) est décroissante. Autrement dit, si vous mangez une fraise, vous en retirez une satisfaction et celle-ci augmente à mesure que vous vous resservez en fraise. Mais rapidement, vous allez atteindre un seuil et votre plaisir va commencer à baisser pour atteindre le dégoût. Ce que montre la théorie économique, basée sur l’expérience sensible, c’est qu’en panachant les biens de consommation, ce seuil est décalé et l’insatisfaction arrive plus tard. Pour résumer : quand vous avez faim, commencer par manger des fraises est satisfaisant mais s’il n’y a que ça, ça finit par gaver. Cependant, si vous arrêtez les fraises pour entamer des cerises, la satisfaction sera renouvelée. Quitte à retourner aux fraises après. Jusqu’à ce que la faim (le besoin) soit comblé. Au-delà du comblement, c’est du gavage.

Une consommation de produits politiques ?

Revenons à notre analyse. Nous avons besoin de changement en politique, comme en économie. Arnaud Montebourg, invité du Club économie – « Le Monde » le 25 mars 2016, résumait étrangement cette situation : « C’est aux dirigeants politiques de faire preuve d’ingénierie et d’innovation pour traiter les difficultés du pays. Le système politique français est tombé dans le formol. Il mériterait d’être uberisé ». Ainsi, notre électeur-consommateur devrait naturellement trouver satisfaction en votant pour des partis politiques variés, conformément à ce que la démocratie représentative promet. Si aujourd’hui l’insatisfaction gronde, nous pouvons parier que les produits sont semblablement les mêmes et que la courbe de satisfaction est décroissante car l’objet de consommation est homogène, monolithique. Pour le dire autrement, le marché politique est monopoli(s)tique. A proprement parler, il est oligopolistique car il existe plusieurs partis mais ils s’entendent entre eux pour fermer le marché et proposer le même produit. Pour le dire encore autrement : vous ne pouvez manger que des fraises et ça vous gave. Ainsi, un parti extrémiste ou seulement nouveau venu (Parti Pirate, Front National, Podemos, Mouvement 5 étoiles, Aube Doré, Syriza) endosse le même rôle qu’un nouvel opérateur téléphonique sur un marché d’opérateurs historiques ou de monopole d’Etat. Il vient contester les ententes entre opérateurs en place : comprenez, il vient contester l’homogénéité structurelle des partis au pouvoir. Cette homogénéité, c’est ce qu’on entend généralement par « tous les mêmes » : même milieu, même origine, même grandes écoles, mêmes pratiques de conservation du pouvoir, même idéologie politique, même corruption. L’absence de renouvellement du marché politique provoque l’insatisfaction de l’électeur qui va se détourner vers les produits interdits. C’est ce qui est en train de se passer. Est-ce cela l’uberisation de la politique ? Le produit interdit devient visible, diffusé massivement, accepté et bientôt institutionnalisé. Bref, en vente légale. Comme le téléchargement de musique ou de films sur internet. Ça a l’air aussi simple que ça.

Des partis politiques low cost ou « de petites vertus »

Mais c’est un changement low cost, comme sur le marché des transports aériens, qui tire les prix vers le bas. Politiquement, il tire les aspirations vers le bas ou, pour utiliser un mot d’usage, les valeurs. Le bas au sens physique des instincts (sécurité, rejet, préoccupations économiques de type coût/bénéfice). Ici, le rapport de consommation « qualité-prix » devient le rapport politique « engagement-valeur ». Si cette analyse économique est intéressante, ce serait réduire les relations entre citoyens et politique à des intérêts égoïstes de consommation, tout comme on réduit aisément le choix d’un(e) amant à son patrimoine (« choisir un bon parti ») ou à son intérêt de reproduction (trouver un géniteur). Ce serait mettre de côté la complexité du désir entre les individus, lien complexe qui se retrouve aussi en politique. Car nous en sommes à l’épuisement du désir pour le même, à l’attirance pour la tromperie vers l’autre, pour la rencontre de petite vertu.

Faire renaître le désir en politique

La satisfaction de l’électeur par dispensation de produits politiques plus ou moins hétérogènes ne suffit plus. Ce qui frustre, c’est qu’il n’y a plus de rapport politique Ce que nous comprenons de la situation électorale actuelle est donc ceci : la relation entre le citoyen et le responsable politique déçoit, parce qu’elle manque aux promesses des premiers jours et ne parvient pas à sortir de la routine. Ces promesses étaient celles du changement, de la vigueur éternelle, de l’engagement à long terme sur des valeurs communes. La routine est celle de la répétition du même et d’un renouvèlement de façade. Pourtant le citoyen a envie de changement, quitte à choisir les situations les plus radicales. Alors comment sortir de la routine ? Communément, c’est la manière négative qui est choisie : un élément extérieur au couple vient déranger la stabilité en proposant du nouveau, de l’inédit et un soupçon d’anarchie. Sur le marché politique, c’est le low cost. En fait, ce qui est désiré par l’individu c’est retrouver le choc de la rencontre initiale, le premier désir, celui qui amorce l’enthousiasme. Mais il y a aussi une manière positive, plus courageuse : sortir de la mauvaise foi et produire soi-même du nouveau pour faire renaître la relation sans la briser.

C’est à notre sens, la puissance de la philosophie de la naissance chez Hannah Arendt. Dans La Condition de l’homme moderne, Arendt parle en effet du « miracle de la naissance », en faisant de la venue au monde l’essence propre de l’homme, prenant le contre-pied d’une tradition philosophique de Platon à Heidegger, qui affirmait tragiquement que vivre revient ni plus ni moins à apprendre à mourir. Au contraire pour la philosophe allemande, « […] les hommes, bien qu’ils doivent mourir, ne sont pas nés pour mourir mais pour innover ». C’est en cela qu’il existe une dimension politique du naître essentiellement humain. La naissance n’est pas un simple processus naturel de reproduction de la vie, mais bien la possibilité d’un être unique, irremplaçable, qui ne se répétera pas. L’innovation ce n’est pas la réduction des prix, c’est la faculté de commencer quelque chose de radicalement nouveau. Pour Hannah Arendt, dans La Crise de la culture, la définition du miracle est précise : « Le miracle, c’est ce à quoi on ne pouvait pas s’attendre ». Chaque enfant peut être autre chose qu’un individu gouverné par les attentes sociales et le conformisme qui fabrique du similaire mais jamais de l’altérité. En somme, la reproduction biologique ne peut se résumer à la reproduction sociale. Car l’enfant est cette manifestation du nouveau dans un monde de semblables et c’est aussi un recommencement de la capacité d’agir au milieu des déterminismes familiaux puis sociaux : « Le miracle qui sauve le monde, le domaine des affaires humaines, de la ruine normale, “naturelle”, c’est finalement le fait de la natalité, dans lequel s’enracine ontologiquement la faculté d’agir. En d’autres termes : c’est la naissance d’hommes nouveaux, le fait qu’ils commencent à nouveau, l’action dont ils sont capables par droit de naissance. »

Rupture, pause, recommencement

Ainsi, la portée symbolique de la naissance est vitale : engendrer quelque chose de soi qui sort de la répétition mécanique en proposant quelque chose de nouveau. Pour faire renaître le désir en politique, il ne s’agit pas de laisser l’innovation, la contestation, aux partis les plus aguicheurs, ceux qui prônent la rupture. Le changement peut aussi venir de l’intérieur en permettant non seulement que le marché soit contestable mais véritablement contesté. Aujourd’hui la contestation de façade se traduit par la répétition des mêmes sujets de débats censés aider l’électeur à polariser les partis en présence : légalisation du cannabis, prostitution, euthanasie, réforme du marché du travail ou de la fonction publique, droit de vote des étrangers. Mais rien n’est mis en péril. En assurant un renouvellement effectif de l’ensemble des partis et de leurs pratiques, à échéance régulière, un système politique accepterait en son sein des régulations contradictoires et garantirait le panachage des réponses aux aspirations des citoyens. Sans attendre que des obsédés et des voyeurs viennent brutalement détourner le vote des électeurs en promettant la satisfaction inédite et immédiate de l’interdit. De la transgression. Voilà donc le défi pour 2017 : séduire à nouveau l’électeur avec les valeurs du grand amour. Lui dire, ne me quitte pas. Tout un programme d’humilité où il faut redonner des couleurs, où il faut du panache. Bref, un miracle !