#3 – La fonction humanisante du travail expiatoire dans L’Odyssée

Par Lorenzo COLOMBANI

D’une certaine façon, L’Odyssée est le négatif « humain » des travaux d’Héraclès : quoique les versions diffèrent, les deux remplissent une double fonction de rédemption et de réappropriation d’un statut social perdu (la notion de « société » étant à prendre ici au sens grec antique de hiérarchie cosmique des êtres).
Tandis qu’Heraclès cherche à expier dix ans durant le meurtre de sa femme Mégara (et / ou à obtenir l’immortalité promise par Zeus, selon les versions), Ulysse est en quête de sa propre humanité, perdue au terme de la guerre de Troie, lorsqu’il oublia le sacrifice rituel aux dieux, s’excluant par là de la communauté des hommes et se condamnant à dix ans d’exil. En quoi le travail constitue-t-il pour Ulysse le moyen de se réapproprier son humanité ?

Le motif de la déchéance

L’oubli initial d’Ulysse constitue une faute envers les dieux. Plus précisément, il s’agit d’une faute d’hybris, où l’homme oublie sa condition d’homme au sein de l’ordre cosmique dominé par les dieux, et le transgresse.
Lorsqu’Ulysse oublie le sacrifice aux dieux, il passe outre un rituel constitutif de la condition humaine. Dans la liturgie grecque traditionnelle, la chair des bêtes brûlées parvenait aux dieux sous la forme de fumée. Le rituel remplissait alors deux fonctions symboliques : il rétribuait les dieux pour leur assistance et reconnaissait leur existence et leur rôle dans les affaires humaines, soudant, par là même, la communauté humaine dans son dû aux dieux. C’est ce qu’Ulysse a négligé, malgré la victoire grecque sur Troie, et c’est ce qui l’a désolidarisé de la communauté des hommes. En occultant le rôle des dieux, il attribue symboliquement l’issue favorable de la guerre au seul génie humain. La réponse divine est sa condamnation à une activité pénible, dont la fonction principale est expiatoire, et dont la rétribution n’est autre que le retour à Ithaque, c’est-à-dire le retour au monde des hommes. Ulysse parcourt entre-temps un monde monstrueux, peuplé de créatures mythologiques telles que les dieux seuls peuvent habituellement en rencontrer. Il est d’une certaine façon condamné à errer dans le monde inhumain (au sens propre, ou « non-humain ») auquel il s’est identifié de fait en substituant l’action humaine à celle des dieux au moment de la faute initiale. En punition de cette usurpation, il doit accomplir un travail analogue au sacrifice, autrement dit un travail qui le caractérisera en tant qu’homme en lui ôtant une part de lui-même (le sacrifice ôte une partie des victuailles ou du butin de guerre), mais qu’il accomplira cette fois dans un esprit de reconquête. Il impliquera Ulysse de manière intime puisqu’il s’agira d’un parcours initiatique (qui sacrifie « l’ancien homme » au profit d’un « nouvel homme ») mêlant la mort (de l’homme souillé) et la renaissance (en tant que membre de la communauté humaine).

L’expiation d’Ulysse et le rachat de son humanité

De nombreux épisodes symbolisent ce parcours, la catabase (puis l’anabase) peut-être plus que tout autre. Par exemple, selon le système de valeurs grec, l’amour de la patrie (la terre des pères) est constitutif de l’humanité ; or c’est précisément leur patrie que les compagnons d’Ulysse oublient au pays des Lotophages, perdant de ce fait une part de leur humanité, donc de leur droit à se réintégrer à une communauté humaine (d’ailleurs, les Lotophages, peuple merveilleux, sont un peuple de cueilleurs, par opposition aux hommes civilisés, « mange-pain » —la consommation du pain impliquant le travail agricole et culinaire).
Il faut relever à ce titre qu’à chaque « oubli de soi », à chaque fois  qu’Ulysse faiblit dans son travail expiatoire, il s’éloigne d’Ithaque : l’exemple le plus marquant est sans doute son assoupissement (négation du travail s’il en est) lors du retour de chez Eole ; ce relâchement lui vaudra de revenir à son point de départ au moment où il aperçoit enfin les rivages d’Ithaque, après neuf jours de veille. La pénibilité donc est constitutive de la condition humaine (de façon très concrète, l’épisode du retour de chez Eole montre que son absence éloigne Ulysse du monde des hommes, et les seuls exemples de vie gratuite, exemptes de travail, appartiennent au registre du monstrueux ou du divin (à l’instar des cyclopes qui, « faisant confiance aux immortels, / ne plantent pas de plantes de leurs mains ni ne labourent », au pays desquels  « tout pousse sans labour et sans semailles »1, ou des Phéaciens, bénis des dieux).
Au contraire, chaque activité pénible rapprochera Ulysse d’Ithaque : il subira en premier lieu un certain nombre d’épreuves, puis un exil de sept ans chez Calypso marqué par la nostalgie (la souffrance due au mal du pays), suivi d’un éprouvant voyage maritime de retour de vingt jours octroyé et voulu tel quel par Zeus2. Il accostera alors chez les Phéaciens  où il accomplira le dernier des travaux humains : celui du récit, c’est-à-dire ici de l’usage d’une parole autobiographique et introspective. Il s’agit en effet d’un travail et d’un regard sur soi, puisque le récit est de fait autobiographique et répond à la demande d’Alcinoos, plus encore d’un travail douloureux puisqu’Ulysse doit revenir sur son voyage, c’est-à-dire sur la mort (physique) de ses compagnons et sur sa mort et sa renaissance (symboliques).

L’Odyssée donne à voir deux processus d’humanisation par le travail. D’une part, son motif même, le retour d’Ulysse, est un prétexte pour la description littéraire de l’humanité telle qu’elle pouvait être conçue dans la Grèce du VIIIème siècle avant J.C. : le premier des critères qui la distinguent des dieux et des bêtes y est le travail, qu’il soit religieux (sacrifice), agricole (culture du grain), culinaire (confection du pain), gastronomique (consommation du pain et de façon générale des mets cuisinés plutôt que des fruits de la cueillette), militaire (commandement des hommes, ce à quoi Ulysse faillit en s’assoupissant) ou intérieur (récit autobiographique ou transfiguration intérieure, que figure la rencontre d’Ulysse et d’Achille, qui lui apprend la valeur de la vie mortelle et humaine). D’autre part, L’Odyssée donne à voir l’humanité dans tout ce qu’elle n’est pas : ni bestiale (cyclopes), ni divine (ou bénie des dieux, comme c’est le cas de Phéaciens), répondant à des codes sociaux qui la définissent. D’une certaine façon, le rituel religieux et le travail agricole (entre autres) en marquent les frontières. Bien que l’homme puisse s’y sentir enfermé (comme Achille qui cherche à  transcender la condition mortelle en s’immortalisant dans la mémoire collective, puis qui regrette le monde des hommes), il y est essentiellement lié et souffre de nostalgie, du sentiment du manque d’identité à soi, lorsqu’il la quitte. Ainsi, tout le travail d’Ulysse sera de réparer la rupture de l’ordre cosmique que constitue l’oubli du sacrifice aux dieux, qui l’éleva au rang des dieux sans qu’il puisse y prétendre, et, surtout, sans qu’il puisse en jouir, comme en témoignent, à titre conclusif, ces vers issus du cinquième chant de L’Odyssée :

[CALPYSO] : (…)  Certes, si tu pouvais imaginer tous les soucis / que le sort te prodiguera jusqu’au jour du retour, / tu resterais, tu garderais avec moi ces demeures, / tu serais immortel, malgré ton désir de revoir / cette épouse que tu espères tous les jours…
[ULYSSE] : (…) Et néanmoins, j’espère, je désire à tout moment / me retrouver chez moi et vivre l’heure du retour. / Si quelque dieu veut m’engloutir dans l’abîme vineux, / j’affronterai cela encor ; mon âme est formée au malheur : / j’ai déjà tant souffert, j’ai déjà si longtemps peiné / à la guerre et sur l’eau, que je suis prêt à ce surcroît ! 

1 : Homère, L’Odyssée, Chant IX, vers 107 à 109 (traduction de Philippe Jaccottet, La découverte / Poche, Paris, 2004).
2 : « (…) le patient Ulysse rentrera, mais rentrera / sans escorte ni d’Immortel ni de mortel ; / sur un bateau bien jointoyé, mais non sans peine, / en vingt journées il atteindra la fertile Schérie, / terre des Phéaciens et des dieux ; ». Homère, L’Odyssée, V, vers 31 à 35.