#4 – Platon et la musique

Par Thomas CARRE

Pourquoi s’intéresser à une telle question ? Deux réponses me viennent spontanément à l’esprit : d’abord, bien sûr, pour rattacher un domaine précis et intéressant, la musique, à un système plus global, celui de la métaphysique de Platon. Son œuvre est marquée par la volonté de rendre l’homme (et la cité) meilleur, plus vertueux. Bien qu’il n’y ait pas eu de dialogue consacré à la musique, elle participe à ce but d’une manière absolument centrale. Ensuite, il faut bien voir que Platon est le premier à tenter d’expliquer le pouvoir de la musique sur l’homme. Pourquoi y a-t-il un impact physique de la musique sur le corps ? Et un impact sur l’âme ? La théorie du beau est subordonnée, on le sent, à la théorie du bien, à l’éthique.
L’intérêt d’une telle question est donc de mieux comprendre le système de Platon, et non de l’appliquer à notre XXIe siècle, même si quelques éléments de cette « théorie du beau » n’ont évidemment pas perdu de leur actualité.

Mon intention étant exprimée, commençons. Pendant l’Antiquité, la place de la musique est particulière : chez Platon comme chez Aristote, elle est avec la gymnastique une composante essentielle de l’éducation des enfants. Elle a pour tâche de parfaire l’âme : il s’agit pour l’homme de devenir vertueux, c’est-à-dire de maîtriser par la raison les errements de son corps, mais aussi et surtout de découvrir l’Idée du Vrai, pour pouvoir (le cas échéant) ici-bas être juste en toute situation. On voit mal, a priori, l’articulation entre musique et vertu, il faut pour la comprendre admettre l’idée que la musique a des conséquences sur l’âme. En quoi la musique chez Platon permet-elle à l’homme de devenir vertueux ? Nous aborderons pour répondre à cette question les deux versants de la musique : la création musicale dans un premier temps, ou les moyens pour rendre l’homme vertueux, puis la réception de l’œuvre, ce qui fait que l’homme dispose de telle ou telle réaction à la musique.

A quelles conditions la musique peut-elle provoquer la vertu chez celui qui la reçoit ? Il s’agit d’exposer ici les règles de composition, ou d’interprétation (ces deux termes étant confondus chez Platon, puisque la musique se transmet pendant l’Antiquité par voie orale, et non écrite).
La première de ces règles est d’imiter la musique des sphères. Le lien entre astronomie et musique est profond. Depuis Pythagore, l’idée d’un ordre du monde mathématisable existe. Les astres reviennent en un mouvement toujours identique. Ceci est chez les Grecs et donc chez Platon assimilé à la perfection. Il a également été découvert que la musique répondait à des règles mathématiques précises, et qu’un son était une vibration, un mouvement. Ainsi, dans le Philèbe (17d) : « les affections qu’on trouve dans les mouvements du corps doivent être mesurées et appelées « rythmes » et « mètres ». » « Corps » est à prendre dans un sens très large : le paradigme musical s’applique à l’ensemble du réel, par le vocabulaire, et par l’idée d’un rythme éternel. Les mathématiques unissent musique et astronomie, et la musique, qui comme tout art est avant tout imitation chez Platon, doit reproduire le mouvement parfait des astres. Il faut que le compositeur mortel incarne le divin (Timée,80b). C’est ce que Platon affirme comme étant l’objet de recherche des musiciens lorsqu’ils accordent leurs instruments (République, VII, 531a). Il y a un chant intelligible, qui permet la contemplation des êtres. Peut-être serait-ce, mais ça n’est pas dit, la dimension irréductible de l’œuvre musicale, la dimension pas totalement compréhensible qui la rend belle, évoquée dans le Philèbe (434d, 436a).
La musique est donc recherche d’un absolu, à la fois perceptible dans la réalité (mouvement des astres), mais également dans le ciel des idées (Lois, VII, 802d), puisqu’il s’agit de chercher la perfection. Dès lors, on voit qu’il n’y a pas de place pour l’inventivité du musicien, pour son goût (ou alors la musique est « arrogante », révèle les états d’âmes d’une personne, et ne permet pas de saisir le vrai), la liberté du bon compositeur se bornant à être celle de la voie choisie pour atteindre l’objectif. Chez Platon, le vrai mathématique donc est le beau esthétique, et ils doivent être recherchés par tout interprète.
On trouve chez Platon, en complémentarité plus qu’en opposition avec l’idée précédente, une autre condition pour parvenir à la musique bonne. La condition précédente était du domaine de l’intention, nous en arrivons au contenu matériel de la musique : elle doit imiter les accents des hommes de bien, et non tout et n’importe quoi, comme spécifié dansLa République (III, 398b) : il faut des « poètes austères » ou des « raconteurs d’histoires utiles » pour imiter la manière de s’exprimer de l’homme vertueux, non soumis au tumulte des passions. Il faut aussi que ces hommes soient morts de belle mort, pour éviter qu’on les loue de leur vivant alors qu’ils seront peut-être plus tard non vertueux. Notons au passage l’utilisation du mot « utile » : le compositeur est comme on l’a déjà vu subordonné à un idéal. Ainsi l’austérité, la droiture, la simplicité, sont nécessaires à la composition musicale juste. Par ailleurs, ceci a des échos sur la forme que prend la composition : la musique bonne est en fait un poème chanté, on est dans le récit. Dans Les lois, Platon affirme qu’il est bien conscient que ces règles font perdre en charme de la musique, mais il justifie cela en alléguant que ceci est compensé par quelque chose valant « mille fois mieux » : la disposition à la vertu chez les auditeurs – comme nous l’évoquerons plus loin.
Après ces deux conditions, poursuivons ce que nous venons d’amorcer avec l’idée d’un poème chanté : il existe, dernières conditions pour composer une musique bonne, des règles précises de composition. La musique est « parole, harmonie, et rythme ». Les deux dernières sont subordonnées à la première. Pour l’harmonie, il faut sélectionner le bon mode, propice à la vertu : l’harmonie lydienne mixte évoque les lamentations, l’harmonie de type ionien ou lydien qui évoque les beuveries, et l’harmonie de type dorien et phrygien qui évoquent le courage (République, III, 398e. La faiblesse des sources nous empêche de savoir ce qu’étaient précisément ces harmonies ou modes). La question des rythmes est laissée en suspens (Socrate s’en remettant à Damon, plus expert que lui mais non présent dans ce dialogue). Reste qu’il faut une musique mesurée (Philèbe, 332c) : le mélange entre grave et aigu, entre rapide et lent, donne la forme de musique la plus parfaite. Il n’y a pas de place pour l’excès, ni d’aigu, ni de grave.
Il faut aussi choisir les instruments : refuser les polyphoniques, les flûtes stridentes. Il ne reste que la lyre et la cithare, et le syrinx pour les bergers. Ce sont les instruments d’Apollon, par opposition à ceux du satyre Marsyas.

Ces conditions doivent être remplies par la musique « bonne », la musique « vraie ». Sinon, on sombre dans le dérèglement, la musique « bestiale », avec des fioritures, du superflu. Même si Platon est d’accord pour dire que ces contraintes rendent la musique moins agréable, il s’agit d’élever le citoyen à la vertu, contre le « luxe amollissant ». Ainsi, le but de la musique est d’éduquer, rendre l’homme le meilleur possible. Et de rendre la cité la meilleure possible en ayant rendu bonne chaque partie qui la compose. Après les moyens, examinons comment cela est possible dans la réception de l’œuvre musicale chez l’auditeur.

Il s’agit donc d’éduquer par la musique bonne. Comment ? Tout d’abord, la musique permet aux hommes d’accéder au Vrai. C’est la première et meilleure composante de l’éducation : là où la gymnastique s’occupe du corps, elle s’occupe de l’âme (psychè), la meilleure partie de l’homme. Cette âme est tripartite (logistikon ou intellect, thumos ou passions comme le courage, épithumia ou appétits). Ce détour par l’anthropologie est nécessaire pour comprendre les effets de la musique : si elle est conforme à la musique des sphères, elle permet d’atteindre le Vrai et donc le Bien par la partie la plus haute de l’âme (le logistikon), celle qui fait l’identité véritable d’un homme (mythe d’Er, République, X) car elle seule est immortelle (Phédon).
La musique est une introduction (ou plus exactement une propédeutique) à la philosophie car elle familiarise avec les Idées, même si elle ne permet de les saisir qu’intuitivement. Elle donne de plus envie de se rapprocher de la perfection. Ainsi, elle permet la contemplation, plus haute activité humaine, activité rendant immortel de la meilleure manière possible. Socrate voit donc la philosophie comme l’« œuvre d’art la plus haute » (Phédon, 61a). Il faut soulever ici une difficulté à l’étude de l’objet musique chez Platon : « musique », pour les Grecs, signifie à la fois l’art des muses, donc l’art dans son ensemble, et la musique telle qu’on la connaît, celle d’Euterpe et de Melpomène. Ici, je suivrai la traduction de Luc Brisson plutôt que celle de Victor Cousin : la philosophie est une « œuvre d’art » plus qu’une « musique », car cela fait d’avantage sens dans le Phédon.
La musique permet donc d’accéder aux Idées, à la philosophie, à l’immortalité. Mais ici-bas, elle permet à l’homme de devenir vertueux, que celui-ci comprenne ou non la musique des sphères. Comment ?
La musique bonne permet d’accorder les parties divergentes de l’âme, ce qu’elle est la seule à faire avec la philosophie. Elle permet l’équilibre de l’âme, entre passions, appétits et esprit (elle aide ce cavalier qu’est l’esprit à domestiquer les chevaux fougueux que sont thumos et épithumia). C’est la tempérance par l’unité. Il faut donc préférer les compositions susceptibles d’augmenter la vertu, qui comme on l’a vu doivent être réalisées de manière bien précise. La tempérance est permise lorsqu’il n’y a pas d’excès entre grave et aigu, entre rapide et lent, etc. L’unité de la musique entraîne l’unité de l’âme, c’est-à-dire la vertu pour Platon.
Apprécier une musique vient de l’habitude que l’on a d’écouter un style. Par conséquent, écouter une musique bonne est une habitude à prendre et dispose à cette habitude qu’est la vertu. Par là-même, l’homme est conduit à ne pas apprécier ce qu’il n’a pas l’habitude d’écouter, et donc à repousser la musique non vertueuse, si, depuis son plus jeune âge, il a été habitué à écouter de la musique vertueuse. La musique permet donc la vertu et la conservation de la vertu.
Par ailleurs, dans le Timée, en 67b et 80a, Platon nous permet de comprendre ce qui dans l’homme donne cette résonance entre la musique et le comportement. Le son est un « choc transmis jusqu’à l’âme ». L’audition est le « mouvement incité par ce choc, qui part de la tête pour aboutir dans la région du foie ». Nous voyons avec ces deux citations que le ressenti de la musique est du domaine du physique, et non plus comme nous le disions auparavant du domaine de l’âme. C’est l’une des premières esquisses de la description et tentative de compréhension du sentiment physique provoqué par le Beau. Il y a équivalence entre son et mouvement (à un mouvement rapide correspond un son aigu, etc) : c’est par là qu’il faut chercher pour expliquer comme un son peut avoir un ressenti physique. Ainsi, à chaque mouvement correspond un affect. Des sons harmonieux le sont « à cause de l’homogénéité du mouvement ». Un son est donc un choc, mais paisible si la musique est bien composée, si les mouvements provoqués en nous s’harmonisent. Ce mouvement « a réalisé le mélange d’une impression unique, faite d’aigu et de grave ». D’où la conclusion de Platon : « de là vient qu’il procure du plaisir aux insensés, tandis qu’il suscite chez les gens sensés une joie spirituelle ». Nous voyons donc qu’il y a circularité : le sage retrouve l’intention première du compositeur de transcrire l’ordre suprême. Notons la différence de réception entre quelqu’un de vulgaire et de sage : il faut déjà une éducation pour apprécier la musique, il faut qu’un habitus soit créé. Il y a une intelligence de la musique.
A titre individuel, la musique permet donc de saisir les Idées, de devenir vertueux, et a un ressenti physique. A titre collectif, voyons maintenant qu’elle permet aussi d’augmenter l’amour (au sens noble de Philia, amitié) dans la cité. Dans Le Banquet, Eryximaque montre que la musique n’est qu’amour : le terme même d’« accord » montre l’impossibilité d’une opposition entre des notes ou des rythmes, mais au contraire une logique de résolution des tensions, de façon apaisée et conciliante.  La musique est reflet de l’amour et donc créatrice d’amour. C’est ainsi le bien suprême, la vertu de l’homme et de la cité par l’unité de l’homme et de la cité (présupposé animant Platon dans La République, comme le dit Aristote dans Les politiques), qui est favorisé par la musique.
La musique bonne provoque par ailleurs le courage et la sagesse, elle décide aussi le philosophe à accomplir le mouvement pour sortir de la caverne en le disposant au bien. Elle l’incitera également à redescendre car permet l’amour de ses semblables.

Au terme de cet exposé, qui pourrait être développé sur bien des points, nous voyons donc que la musique est assignée à un but précis, rendre vertueux un homme, et ne peut le réaliser qu’à travers des contraintes précises. Il est possible d’éduquer par la musique, de rendre vertueux l’homme et la cité à laquelle il appartient, tout comme le fait la philosophie. Ce questionnement sur la musique intervient en effet à travers celui de la Cité juste, car c’est par elle que les gardiens doivent être éduqués. Pour conclure, je propose un point sur ces gardiens : ils deviendront, lorsqu’ils auront « plus de 50 ans », auteurs de la censure, et donc gardiens de la vertu. Il leur faudra juger de la conformité de la musique à la justice, pour éviter le dérèglement des mœurs (la musique a un pouvoir immense qui doit être bien utilisé), et choisir quand, comment, où et par qui faire jouer une musique. Ainsi, il faut une musique inspirant la grandeur pour les hommes et la sagesse pour les femmes. Mais il ne faut pas voir ici une volonté totalisante, puisque la musique est au service de l’ordre cosmique, de la Justice, et de la Raison, au service de chaque homme qu’elle peut rendre meilleur, c’est-à-dire au service d’un idéal, et non d’une idéologie.