#5 – L’impossibilité de l’autoréférencement chez Kant

Par Mathias LE MASNE DE CHERMONT
Illustration: Hélène TRAVERT

La pensée kantienne est une pensée d’un retournement du monde, plus encore d’un recentrement du monde. C’est à ce titre que l’on a l’habitude de présenter son œuvre comme étant la consécration magistrale de l’entrée de l’homme dans la modernité. Alors que les prémodernes pensaient que tout discours de vérité consistait en une adéquation entre l’esprit et ce qui est, une sorte de découverte du monde par la raison qui s’indexerait sur lui, la philosophie de Kant opère une redéfinition de notre manière de connaître ce monde. Première blessure narcissique bis, à la manière de Copernic qui s’est risqué « à chercher les mouvements observés non dans les objets du ciel, mais dans leur observateur » (Critique de la Raison pure, B, XXVI), Kant se risque lui à chercher la connaissance dans celui qui la produit : l’homme. En s’intéressant aux conditions de possibilité de toute connaissance a priori, c’est à dire aux raisons et aux modalités qui font que nous puissions, indépendamment de toute expérience, tenir certains jugements pour certains et vrais, à l’instar de « 2+2=4 » ou « La connaissance et la direction de la cuisine sont les véritables honneurs des femmes » (cf. Kant intime, L. E. Borowski, p.25), Kant effectue une véritable révolution, une révolution copernicienne, en montrant que le domaine de validité de nos connaissances ne s’étend pas aux choses en elles-mêmes mais aux choses telles qu’elles apparaissent pour nous. Au travers des trois critiques, Kant chemine pour découvrir ce qui fait que toute pensée ou toute action soit possible pour arriver enfin à l’énonciation complète de ce qu’est le sujet transcendantal, structure architectonique des conditions de possibilité de l’action et de la pensée.
C’est justement ce concept de sujet transcendantal dont il va être ici question car il soulève un problème majeur : celui de l’auto-référencement et de l’identité, autrement dit qu’un tel concept n’admet ni la possibilité de savoir à quoi « Je », quand je dis « Je parle » par exemple, fait référence, ni la possibilité de se connaître soi-même. Un tel constat aura, outre des répercussions sur la viabilité de sa théorie de la connaissance, des répercussions sur la viabilité de sa théorie morale.

PREMIERE CRITIQUE : CRITIQUE THEORIQUE

Exposition de l’esthétique transcendantale

Commençons tout d’abord par exposer ce que dit Kant à propos des conditions de possibilité au fait que l’on ait un rapport au monde sans quoi il serait impossible de réfléchir sur la notion de sujet. L’idée de base de Kant est très simple : notre rapport au monde n’est pas immédiat, il est médié par nos 5 sens, et nous devons organiser les données sensorielles que l’on reçoit. Ainsi y a-t-il une différence entre ce que l’on appelle les choses en soi, c’est à dire les choses telles qu’elles sont indépendamment de la perception et du rapport que j’entretiens avec elle, (une table indépendamment de ma perception est une chose en soi), et les phénomènes qui sont les choses telles qu’elles m’apparaissent, telles que je les perçois (une table telle que je la vois ou la touche est un phénomène). Puisqu’il est impossible de sortir hors de nous pour voir comment un objet serait indépendamment de la perception que l’on en a, il en découle que nous ne pouvons avoir accès qu’aux phénomènes, qu’aux choses telles qu’elles sont pour nous. Ces phénomènes, ces objets de sens ont des effets sur nous : c’est la sensation. Si cette sensation est possible, c’est que nous sommes doués de sensibilité qui nous permet, grâce aux sensations, de nous représenter ces phénomènes en leur donnant une forme. C’est ce que l’on appelle l’intuition, ou le fait de se représenter des phénomènes (une table). Les différentes représentations que l’on peut avoir des objets de sens (table et chaises perçues etc.) sont conditionnés et rendus possibles par ce que Kant appelle les formes de la sensibilité ou intuitions pures que sont l’espace et le temps. Autrement dit, sans l’espace et le temps, nous serions incapable de nous représenter quoi que ce soit, d’avoir l’image d’une table quand on la regarde. Ce sont ces formes de la sensibilité qui font que notre rapport au monde est, certes, possible mais qu’il se restreint aux phénomènes car elles nous empêchent de nous représenter les choses en soi, telles qu’elles sont hors de nous.

Conséquences de la théorie de l’esthétique transcendantale : exposition de l’impossibilité de l’auto-référencement et de la connaissance du moi

Cela étant posé, il convient d’envisager la conséquence du fait que nous ne pouvons avoir accès qu’aux phénomènes et non pas aux choses en soi sur l’identité et le rapport à soi. Cette question du rapport à soi est traitée dans Anthropologie d’un point de vue pragmatique. Remarquons tout d’abord que les représentations ne sont pas nécessairement des représentations externes portant sur le monde extérieur et qu’il est tout à fait possible qu’elles portent sur des « images » internes, comme par exemple quand on se représente un triangle mentalement alors que nous n’en avons pas sous les yeux. Il y’a, en quelque sorte, une perception interne. Kant l’exprime clairement lorsqu’il écrit que :

« L’objet de la représentation qui contient seulement la manière dont je suis affecté par lui, ne peut être connu de moi que tel qu’il m’apparaît, et toute l’expérience (connaissance empirique) – l’interne non moins que l’externe – est uniquement connaissance des objets tels qu’ils nous apparaissent, et non pas tels des qu’ils sont (considérés seulement pour eux-mêmes) » (Anthropologie, §7).

A partir du moment où le champ des phénomènes connaissables s’étend y compris à ceux qui sont produits en nous, et pas seulement ceux qui nous viennent par nos 5 sens, il est possible de se représenter soi-même, et même, il n’est que possible de se représenter soi-même. Ainsi, la seule appréhension que nous pouvons avoir de nous même passe par le phénoménal. Là aussi, Kant l’affirme explicitement :

« En tant qu’être pensant, je suis certes, par rapport à ce que je suis en tant qu’être sensible, un seul et même sujet ; mais en tant qu’objet de l’intuition empirique interne, c’est à dire dans la mesure où je suis affecté intérieurement par des sensations inscrites dans le temps, qui peuvent être aussi bien simultanées que successives, je ne me connais cependant que tel que je m’apparais, et non pas comme chose en soi ». Il conclut ensuite plus loin : « Par conséquent, je ne me connais jamais, par l’expérience interne, que comme je m’apparaît ». (Anthropologie, §7).

C’est spécifiquement ici que l’on peut soulever une difficulté fondamentale, voire même un réel problème, dans l’édifice kantien du sujet transcendantal. Comprenons pourquoi. En admettant que Kant ne peut s’appréhender, et que tout homme ne peut s’appréhender lui même en général, que ce soit vous ou moi, qu’en tant que phénomène, il devient alors impossible de connaître véritablement qui est le sujet, qui est le Je. Car ce Je, ce sujet, n’est encore une fois, qu’un phénomène et l’on ne peut le prendre tel qu’il est indépendamment de la perception que l’on a de lui. Ainsi, le sujet kantien est à la fois perçu et percevant et cela rend tout discours de vérité portant sur des énoncés comme « je vois un camion » ou « Ce que je dis est vrai » ou bien encore « je suis intelligent » impossible car nous ne pouvons savoir à qui le « Je » fait référence. Explicitons cela : lorsque l’on dit « je parle », nous faisons communément référence au soi en tant qu’individu avec une identité. Mais si l’on analyse cet énoncé à l’aune de la théorie kantienne le « je » dont il est ici question ne peut faire référence au moi, à moi en tant que [insérez votre nom ici]. En effet, si c’est effectivement à moi en tant que moi que je fais référence quand je dis « je », cela implique nécessairement que je connaisse préalablement le moi pour savoir qu’il est à l’origine de l’énonciation de la phrase « je parle » et que ce moi fait effectivement référence à lui quand il dit « je ». Mais, je ne peux me représenter moi-même qu’en tant que phénomène et toute idée ou représentation de soi sera aussi un phénomène puisque nous n’avons pas accès aux choses en soi. Donc le moi en tant que phénomène, serait la cause du Je en tant que phénomène puisque c’est à lui que le moi fait référence quand il dit Je. Or, si le Je est le moi, cela implique nécessairement que le moi en tant que phénomène est cause de lui même en tant que phénomène. Il en suit qu’un phénomène serait sa propre cause. Or la seule cause possible de l’existence d’un phénomène ne peut être que la chose en soi. Donc le « moi » ne peut être la cause du « Je », donc le « moi » ne peut être le « Je » car s’il était la cause du « Je » il serait chose en soi et l’on ne pourrait pas le connaître. Et même plus, si « Je » est équivalent au « moi » cela voudrait dire qu’il est à la fois chose en soi et phénomène, or, principe de non contraction oblige, une chose ne peut pas être à la fois elle et autre chose qu’elle. Donc le « Je » ne peut définitivement pas être le « moi ».

Une autre manière de formuler le problème serait de dire : Je ne me connais pas et pour me connaître, je dois bien me représenter. Mais pour que je puisse savoir que c’est effectivement moi que je me représente, je dois me connaître ; si je sais que c’est moi que je me représente, alors je me connais. On arrive sur la contradiction suivante : Je ne peux pas à la fois me connaître et ne pas me connaître. Ainsi, nous voyons en quoi le « Je » ne peut être le « moi » et en quoi le « Je », en tant que sujet transcendantal, ne peut connaître le « moi ».
Il en ressort que l’auto-référencement, c’est à dire la référence à soi-même est impossible au regard de la théorie kantienne. Lorsque l’on se place du point de vue du sujet transcendantal, toute phrase comprenant « Je » est vide de référent et n’a, par conséquent, aucun point d’accroche, du coup, il est impossible d’avoir un quelconque discours de vérité portant sur des propositions du type « je parle » car pour vérifier si « je parle » est vrai, il faudrait être capable de porter un regard objectif pour constater si le « Je » dont il est question se rapporte effectivement à soi. Le sujet transcendantal est à la fois perçu et percevant. Si le sujet perçu dit « je vois un camion », le sujet percevant ne peut pas dire si cela est vrai ou non car ce serait lui qui l’aurai prononcé et il n’aurait, du coup, aucun moyen de vérifier s’il voit effectivement un camion.

Conclusion

Que peut-on tirer de ce qui a été dit précédemment ? Simplement que le sujet transcendantal, tel que Kant l’énonce, ignore le « moi » avec qui il est incompatible. Il en résulte que la conscience de soi est strictement impossible dans le système kantien. C’est à dire qu’il est impossible de parler effectivement en son nom. Lorsque je dis « moi Mathias le Masne, je conclus cet article », celui qui conclut cet article n’est pas, moi, Mathias le Masne, mais simplement Mathias le Masne, et je ne sais pas si Mathias le Masne, c’est moi. La conscience de soi est donc impossible chez Kant, seule la conscience du « Je », du sujet transcendantal, l’est. Maintenant, il semblerait que Kant soit relativement conscient du caractère central de cette question. En effet, dans l’Anthropologie, il écrit :

« Que l’homme puisse posséder le Je dans sa représentation, cela l’élève infiniment au-dessus de tous les autres êtres vivants sur la terre. C’est par là qu’il est une personne, et grâce à l’unité de la conscience à travers toutes les transformations qui peuvent lui advenir, il est une seule et même personne, c’est à dire un être totalement différent par le rang et par la dignité de choses comme les animaux dépourvus de raison, dont nous pouvons disposer selon notre bon plaisir ; et cette différence est présente même quand il ne peut pas encore prononcer le Je, parce que néanmoins il le possède déjà dans sa pensée […] Antérieurement, il avait simplement un sentiment de lui-même ; désormais il en a la pensée ». (Anthropologie, Livre 1, §1 : De la conscience de soi).

Mais Kant n’évacue en aucun cas la critique qui vient d’être soulevée au cours de cet article. Si effectivement, l’enfant qui dit « Je » pour la première fois, ajoute au sentiment qu’il a de lui même, sa pensée, cela veut dire qu’il sait que le « Je », c’est lui, que la pensée du « Je » est la pensée de « lui-même ». Or, nous l’avons vu ce lien entre le « Je » et le « soi » ne peut être une certitude, une vérité aux yeux de la raison. Le sujet transcendantal ne peut donc s’incarner en personne en particulier, et sa théorie ne devient alors qu’un bel exemple de pensée discursive et spéculative qu’il est impossible d’appliquer à sa propre vie : tel est la conclusion que l’on ici pourrait tirer. Pourtant, ce n’est pas pour autant qu’il faut rejeter en bloc la totalité de la pensée kantienne et que l’on ne peut jamais s’en revendiquer. Mais tout kantien, pour l’être, doit implicitement se reposer sur un postulat, non pas théorique mais affectif, qu’il est possible d’avoir accès aux choses en soi et que c’est effectivement le « moi » qui s’exprime quand il dit « Je ».

SECONDE CRITIQUE : CRITIQUE PRATIQUE

Nous avons précédemment exposé en quoi la question de l’auto-référencement posait un problème majeur à la philosophie transcendantale théorique de Kant. Nous avions évoqué l’argument qui consistait à dire qu’il est impossible de savoir à qui/quoi faisait référence le « Je » dans les énoncés du type « je parle » ou « je vois un camion ». Nous allons désormais nous intéresser aux répercussions qu’une telle critique pourrait impliquer dans sa philosophie pratique, c’est à dire morale.

Exposition des principes de la morale kantienne

La morale kantienne est une morale déontologique. Ce que cela veut dire, c’est simplement que ce qui constitue la moralité d’un acte est sa conformité à une maxime générale reconnue comme légitime. Pour qu’un acte soit moral, donc, il faut qu’il respecte une sorte de « loi » que l’on s’est fixée en interne. Sans rentrer dans les détails de la morale kantienne, nous avons juste besoin de savoir qu’une telle morale implique nécessairement la notion d’intention et que c’est elle que l’on va juger pour savoir si tel ou tel acte est moral. En effet, à partir du moment où la moralité de nos actions ne tient pas tant à leurs conséquences mais aux raisons qui nous ont poussées à agir de cette manière, ce que l’on va évaluer est si effectivement nous avons agi de cette manière uniquement par pur devoir de respect de la maxime kantienne. Kant énonce cette maxime de la manière suivante :

« Mais de quel type de loi peut-il bien s’agir pour que sa représentation, même sans tenir compte de l’effet qui en est attendu, doive avec nécessité déterminer la volonté en telle façon que celle-ci puisse être appelée bonne absolument et sans restriction ? Dans la mesure où j’ai dépouillé la volonté de toutes les impulsions qui pourraient naître en elle à la suite de l’obéissance à quelque loi, il ne reste rien que la légalité universelle des actions en général, qui seule doit servir de principe à la volonté, autrement dit : je ne dois jamais me conduire autrement que de telle sorte je puisse vouloir que ma maxime soit vouée à devenir loi universelle » (Métaphysique des Mœurs, Fondation, Première section, 402)

Ce que l’on peut retirer de cette situation est que c’est l’intention qui va pointer du doigt ce sur quoi la volonté va porter quand nous agissons. Autrement dit, une intention morale est une intention qui pousse au respect de cette maxime uniquement pour ce qu’elle est, indépendamment des conséquences que nos actions peuvent avoir, fortuites ou non, prévues ou non. Alors il est clair, et cela Kant le reconnaît, qu’il est en pratique impossible de savoir, y compris après avoir poussé l’examen au maximum, si l’intention derrière nos actes ne provient pas véritablement de l’amour propre. Comprenons que lorsque l’on essaye de se faire notre propre procès, nous sommes à la fois juge et partie et le juge, en tant que partie, peut avoir intérêt à l’acquittement et considérer que telle ou telle action ait été effectuée conformément à l’injonction morale de Kant. Même en étant entièrement honnête avec soi, même en jouant le jeu de l’examen de conscience, les mobiles premiers de nos actions restent cachés :

« En fait, il est absolument impossible de cerner par expérience avec un complète certitude un seul cas où la maxime d’une action par ailleurs conforme au devoir ait reposé purement et simplement sur des principe moraux et sur la représentation du devoir » (Kant, Métaphysique des Mœurs, Fondation, Deuxième section, 407)

Cette réflexion pose un certain problème d’application mais l’on pourrait ici facilement défendre Kant en relevant simplement que même s’il est impossible de savoir ce qui nous pousse à agir, c’est un but vers lequel on doit tendre en sachant que quoi qu’il arrive, on aura respecter la maxime, pas par pur devoir, mais on l’aura tout de même respectée. Le problème dont il va être ici question est autre.

Conséquences de l’impossibilité de l’auto-référencement sur la morale kantienne

Ce qui pose problème, c’est qu’à partir du moment où l’auto-référencement est impossible (pour les raisons exposées précédemment), la morale kantienne est impraticable, quand bien même nous aurions parfaitement connaissance de l’intention véritable qui a motivé un acte. En voici la démonstration : Supposons donc que l’intention d’un acte soit connue avec la certitude la plus complète, indépendamment du fait qu’il soit moral ou immoral. L’impossibilité de l’auto-référencement, c’est à dire le rapprochement du Je à un moi, à un individu auquel il ferait référence, empêche toute forme de réelle responsabilité. En effet, lorsque l’on dit « l’action que j’ai effectué est morale », à partir du moment où le « Je » est indéterminé, à qui peut-on bien imputer l’acte ? et même, qui a agit ? Si c’est effectivement le « Je » et que l’intention provient du sujet, provient t’il du moi ? Il est tout bonnement impossible de répondre à de telles questions et, à partir de là, il est aussi impossible de faire porter le fardeau de la culpabilité sur une personne quelconque et tout aussi impossible derendre justice sous motif de « défaut de support ». Il en ressort qu’il est possible d’évaluer la morale d’un acte en se fondant sur l’intention, quelle qu’elle soit, mais que l’on ne peut rattacher cette morale à un individu en particulier. Il devient impossible donc, d’appliquer la morale kantienne lorsque l’on évalue les actions d’autrui, au cours, par exemple, d’un procès, mais aussi des siennes lorsque l’on se dresse un tribunal mental.

Conclusion

De manière analogue à la conclusion de la première critique, il ne faut pas pour autant récuser la morale kantienne et ne pas la considérer comme applicable, car elle peut être un puissant aiguillon pour juger l’éthique de nos actes, nous aider à avancer, à prendre une décision. Car il y’a un réel enjeu à la morale, la morale, c’est une question de tous les jours, qui nous affecte tous et toute contribution à la direction de notre vie est un atout précieux.
Mais là encore, elle n’est seulement praticable dans la « vraie vie », incarnable, instanciable en une personne, qu’à partir du moment où l’on accepte de passer outre l’impossibilité de rattacher le Je au Moi. Ainsi qu’en droit, il faut l’arrêter.