#8 – Octavio Paz : La construction d’un mythe

Par Jorge Daniel Ferrera MONTALVO



L’article a initialement été publié en espagnol le 23 septembre 2014, dans le numéro 54 de Literatura Cronopio.


Peut-être que la lecture ne se mesure pas au nombre de livres lus mais à l’état dans lequel ils nous laissent.

Gabriel Zaid, Bien trop de livres


La question est en apparence basique, même historique : confondre la voix lyrique, narrative, avec la mentalité de l’auteur ; croire que ce que l’on écrit ou que ce qui est écrit est inséparable de sa vie privée ou publique ; mais n’existe-t-il pas une large tradition  dans  la critique et la théorie littéraire qui abonde en analyses historiques et bibliographiques ? Ce genre d’approches ne contribuerait-il pas à la configuration du mythe de l’auteur ? Je pense, par exemple, aux nombreuses monographies sur les poètes symbolistes ou encore aux notices bibliographiques sur les écrivains maudits nord-américains, qui ont comme antécédents les plus lointains la Poétique et la Rhétorique d’Aristote. Ces perspectives sont aujourd’hui le résultat du romantisme du XIXème siècle et de l’historicisme allemand. Néanmoins, récemment, alors que l’on fête les 100 ans de la naissance d’Octavio Paz, et que je relis son œuvre, je ne peux pas m’empêcher de prendre cette direction : je ressens une sorte de rassasiement et à la fois une proximité très particulière avec ce qu’il représente.

J’ai obtenu des nouvelles d’Octavio Paz pour la première fois lors de la transmission d’une série de documentaires dirigée par son collègue et ami, l’historien Enrique Krauze. Ce qui m’avait fortement interpellé, c’était son intense activité poétique, politique, essayiste et intellectuelle, mais, surtout –ce que je retiens le plus– c’est un coup d’images des, milliers de mexicains en train de lire continuellement un fragment du Pierre du Soleil. Le poème me semblait merveilleux, bien fourni de belles métaphores ; il écoutait et reprenait l’esprit de toute une génération, les voix d’une ville désenchantée. Peut-être, par les mystères du destin ou les trivialités du hasard, la vie a voulu que je me trompe et que, à la place de lire le si célèbre poème, je prenne Le Labyrinthe de la Solitude.

Si je pouvais définir Octavio Paz en un seul mot, probablement je choisirais, Parallélisme. Le Nobel de littérature est peut-être le plus grand prosateur hispano-américain qui a employé de manière magistrale cette figure de la pensée. Appartenant à une prolifique tradition de critiques et essayistes – Alfonso Reyes, Julio Torri, Justo Sierra, Antonio Caso, José Vasconcelos, Pedro Enríquez Ureña, José Enrique Rodó–, Octavio Paz a toujours eu dans ces textes, poèmes, et même dans ces discours politiques, la présence du revers de la médaille, les contrastes de la vie. Comment ne pas se souvenir, par exemple, de son magnifique essai, Masques Mexicaines, où – entre autre – il montrait comme image de la célébration de la nouvelle année ; l’année qui commence, mais aussi l’idée de la fin et le passage naturel au rituel de la récolte, celui de l’abondance. C‘était, pour moi, l’une des formes dans lesquelles Octavio Paz argumentait ; il nous conduisait à travers le rythme vertigineux de ses idées.



La présence du parallélisme n’a pas été récurrente uniquement dans ses essais, mais aussi dans ses poèmes. La poésie d’Octavio Paz peut être vue comme une œuvre qui se construit avec des métaphores et des analogies sans relation apparente, mais surtout comme une poésie qui nomme, qui revient à décrire l’être des objets. Dans ce sens, je considère que ses poèmes perdent leur force. Amoureux de la précision intellectuelle et conscient de son savoir historique. La poésie d’Octavio Paz s’appuie sur l’adjectif, sur l’usage enchainé du verbe, en subordonnant parfois l’image du sentiment.

Octavio Paz n’a pas seulement été un grand homme de lettres, mais aussi un grand lecteur de son temps. Connaisseur de l’œuvre de Whitman et de Stéphane Mallarmé, il a su incorporer à sa poésie et ses essais, la préoccupation pour le chant du poète, l’ode à soi-même. Ainsi, les motifs comme : la ville, la neige, le vent, la mémoire, ont été repris dans, Vuelta et dans, L’arbre parle, pour construire ou estomper son image dans le siècle. Pour Octavio Paz la ville était une masse amorphe, bruyante, qui s’élevait invisiblement, toujours associée à la nature ; le temps, tant qu’à lui, était un instant léger qui se perdait comme l’imminence du précipice. Peut-être c’est de là que Octavio Paz –tel qu’il l’a bien noté José Emilio Pacheco – commencera à réviser et corriger amplement les éditions commentées de son œuvre. À mon avis, cette attitude ne révèle pas seulement sa sympathie pour les contributions de la poésie symboliste mais aussi ses intentions très élevées d’effacer son image pour édifier son personnage inaccessible.

D’Octavio Paz, je préfère me rappeler du jeune poète qui assistait aux congrès antifascistes ; de l’éditeur infatigable qui a impulsé ses collègues et amis, de l’essayiste discipliné qui a abordé, dans Corriente Alterna et El Ogro Filantrópico, la démocratie et le totalitarisme ; mais surtout, maintenant que je l’observe avec du recul, je retiens spécialement l’immense héritage que représente pour nous tous son œuvre, et non pas l’homme, le penseur qui a écrit pour les élites intellectuelles et qui a dirigé son regard vers la construction de son mythe, d’une réalité fugace.



Jorge Daniel Ferrera Montalvo est écrivain, narrateur et essayiste ; collaborateur du journalNotisureste et éditeur de la revue électronique Delatripa : narrativa y algo más. Il a aussi publié dans les revues, Sinfín, El Búho, de l’écrivain René Avilés Fabila, dans la gazette électronique Río Arribaet dans la revue Letralia, Tierra de letras.Il a été également inclus dans l’anthologie de micro-fiction,et dans l’anthologie virtuelle de mini-fiction mexicaine.