#9 – La démocratie, meilleur des régimes ?

Par Lucas KRIEF
Illustration: Hélène TRAVERT

 « Dès lors, ce fils [celui de l’homme oligarchique, à savoir l’homme démocratique] emploie, lui aussi, la violence pour commander à tout ce qu’il y a en lui de plaisirs capables de lui faire dépenser de l’argent, incapables en revanche de lui en faire gagner : ceux qu’on appelle précisément des plaisirs non nécessaires » Platon, République VIII, 588d

Il est devenu d’usage de réclamer « plus de démocratie », ou « une démocratie réelle » : la « démocratie » semble être devenue une promesse qui contenterait tout le monde ; la « démocratie » passe pour être un horizon jamais atteint mais toujours recherché. Or qu’est-ce à dire ? Les principes démocratiques sont-ils si justes ? Leur réalisation n’est-elle pas vouée à l’échec ? N’existe-t-il rien en dehors de la démocratie comme régime souhaitable ? La simplicité des classifications des politologues (et d’autres choses encore) induit à penser qu’en dehors de la « démocratie » il n’y a que la « dictature » ou des régimes violents. Cette fausse évidence doit être questionnée.

Partons de la promesse démocratique : apporter égalité et liberté aux hommes. Non seulement l’égalité en droit mais l’égalité en fait sans quoi celle-ci reste une promesse vide de sens. Mais l’égalité est-elle seulement souhaitable ? Et qu’est-ce que l’égalité ? Accordons-nous pour distinguer entre deux égalités (suivant en cela Platon) : l’égalité dite « géométrique » et l’égalité dite « numérique ». L’égalité géométrique est une égalité de rapports : les hommes qui commandent commandent de la même manière aux hommes qui sont commandés par exemple. L’égalité numérique fait des citoyens des hommes qui ne diffèrent que solo numero. Il est clair que la démocratie veut les réaliser ensemble sans en laisser une de côté ; on peut remarquer que plus quelqu’un se revendique « démocrate », plus l’égalité numérique prend de l’importance pour lui. On peut donc prendre pour acquis que la « démocratie » ou plutôt les « démocrates » recherchent cette égalité numérique.

L’étape suivante de l’enquête est de savoir si ces principes sont vrais, bons ou pourvus d’utilité. Or vouloir que tous les individus soient égaux contredit une donnée fondamentale : les hommes diffèrent naturellement sous le rapport de la compétence, des envies, etc. Ou pour parler un langage plus rigoureux, les hommes sont à la naissance différents de par des tendances ; imaginons pour illustrer ce point que Socrate ait été élevé par des animaux, sans doute n’aurait-il rien fait de bien heureux mais ce même Socrate élevé chez les hommes a fait des merveilles : les tendances peuvent se réaliser ou non mais elles ont une réalité autre que celle de pure puissance. Au lieu donc de parler de pierres vierges pour désigner les hommes, on pourrait parler de pierres veinées, les veines étaient autant de tendances diverses. Maintenant que ce point est établi, il faut de très fortes raisons pour contrevenir à un état aussi marqué que celui qui est laissé par la nature. Or les raisons que nous allons trouver sur le chemin de l’examen sont pour le moins douteuses. Remarquons d’abord que ce ne sont pas les riches qui veulent être semblables aux pauvres ou les puissants semblables aux faibles mais les faibles qui veulent être semblables aux puissants. Vouloir avoir autant que son voisin ou vouloir que les riches ne soient pas trop riches, voilà la raison dernière de cette égalité numérique. On juge « injuste » (c’est-à-dire ici « choquant » ou « infamant ») que des personnes gagnent énormément ou aient du pouvoir et que d’autres non. Mais si cette richesse est méritée et si le pouvoir est confié à des personnes compétentes, le problème ne se pose pas. Or, en général, acquérir du pouvoir et de la richesse se fait par le travail et la compétence. Vouloir que les forts soient moins forts pour que les faibles soient satisfaits, c’est là un des plus bas instincts irrationnels de l’homme : la jalousie, la frustration. Ériger sur la jalousie un principe, l’égalité numérique, c’est donc conforter l’homme dans sa bassesse plutôt que de l’élever. Ma démonstration s’effondre-t-elle si effectivement le pouvoir est confié à des gens incompétents et que la richesse n’est pas méritée ? Oui, mais ces cas sont plus l’exception que la règle : en effet il est plus difficile de reconnaître la compétence d’autrui que sa propre incompétence, aussi a-t-on l’impression qu’il en est autrement cependant un regard plus « objectif » amène l’avis contraire. Je réponds immédiatement à l’objection d’inspiration marxiste : puisque les plus forts ont le pouvoir, ils font tout pour le garder et leurs enfants en héritent etc. Cependant, cela n’est vrai que pour un certain type de sociétés et la force de cette objection varie en raison positive de la décrépitude du régime. Ainsi, c’est confondre le fait et le droit que d’objecter de cette manière ; en outre, si la promesse démocratique est possible et même souhaitable, pourquoi vouloir corriger des imperfections qui n’existeraient pas de toute façon si le régime était parfaitement réalisé ? On aperçoit ici les germes d’une contradiction qui se développera lorsque nous-mêmes développerons la réalisation de ces principes. Pour résumer ma ligne d’argumentation sur ce point je dirai que l’égalité numérique dérive de la jalousie et non d’un principe noble, que cette égalité n’est souhaitable que dans une société ou un régime où les imperfections sont déjà innombrables (donc qui est peu ou prou à jeter), que lorsque ces imperfections sont moins nombreuses, le principe perd de sa force et devient accessoire voire dangereux puisque la frustration ne doit pas être le principe de l’action politique pour des raisons obvies.

Mais la liberté rattrape cela, la liberté est le faîte de la noblesse de l’homme, elle est à même de compenser ces quelques désagréments pense-t-on. Ces assertions ont quelque fondement, mais la conception de la liberté qu’on peut attacher à la promesse démocratique ruine complètement cette validité. « Faire ce que je veux » : voilà l’intitulé de la liberté pour tout homme « moderne » ; si en effet on m’impose quelque chose, même une décision sage, et que je m’y conforme je ne suis pas libre. Cela mène à quelques paradoxes : en effet, il faudrait ne pas suivre les conseils des autres sous peine de ne pas être libre et il faudrait également agir inconsciemment sinon on serait à même de se reprocher que suivre sa raison ou son bon sens c’est agir sous la contrainte et donc de ne pas être libre. S’y ajoute le fait que là aussi cette conception de la liberté dérive de pareils instincts : dire « moi je fais ce que je veux » et ériger cela en principe suprême c’est ériger la satisfaction des plaisirs en principe. Comme les désirs sont innombrables et que ces mêmes désirs, sitôt satisfaits, reparaissent sous diverses formes, il sera donc impossible de les satisfaire tous : or il est bien plus sage de se conduire raisonnablement et rationnellement au lieu d’agir comme un fou et de se diriger dans tous les sens en se laissant guider uniquement par ses plaisirs et satisfactions, ce qui s’appellerait selon les défenseurs de la « démocratie » la liberté.

Si je critique cette conception, une objection arrive immédiatement : si la liberté n’est pas faire ce que je veux et s’il existe des modes de vie ou de satisfaction des désirs plus rationnels les uns que les autres, puis-je supporter qu’un dirigeant (c’est-à-dire, normalement, quelqu’un de plus sage que moi) m’impose quelque chose ? Il me semble que cette objection dérive également des instincts dont j’ai parlé plus haut : si je ne veux pas qu’on m’impose quelque chose c’est que je considère que mon avis vaut plus que celui qu’on m’impose mais je n’ai aucune raison de le penser si cet avis vaut plus.

J’ai disqualifié ces conceptions car elles se rattachaient voire se fondaient sur la jalousie ou autres passions négatives. Cette disqualification est-elle fondée cependant ? À mon sens, fonder l’idéal d’un régime sur la satisfaction de ce genre de « besoins » ou de passions revient à enfoncer l’homme dans le bourbier dans lequel il vit lorsqu’il ne reçoit qu’une éducation médiocre, cela revient à faire de lui un animal. Il n’a dès lors rien d’étonnant à ce que le « mythe » du « citoyen éclairé » ait été critiqué par tant de sociologues et de politologues avides d’aller derrière les apparences, mais cela tient plus à la promesse démocratique et à sa réalisation qu’à une impossibilité en fait ou en droit.

Les idéaux sur lesquels repose la promesse démocratique semblent plutôt abaisser l’homme que l’élever, faisant appel à ses instincts les plus animaux. Mais, dira-t-on, même si les principes sont viciés, leur réalisation peut être bénéfique : satisfaire l’homme de ses instincts primaires permet justement de l’en libérer. C’est cette assertion que je tâcherai de discuter à présent.

La « démocratie » oscille généralement entre deux extrêmes : la promesse démocratique induit l’idée que tous les hommes sont aptes à commander et qu’ils sont tous pourvus de sens politique ; les décisions prises par tous seront donc forcément les meilleures. On trouve ici le premier extrême : le pouvoir au peuple. Le nom de cet extrême est généralement « démocratie directe » et on peut considérer la Constitution de l’an I comme une réalisation proche de l’idéal. L’autre extrême se méfie du pouvoir et pense faire preuve de « pragmatisme » ou de « réalisme » en faisant élire les représentants par le peuple ; « l’esprit démocratique » est conservé mais il s’est adapté aux conditions de la vie à plusieurs. Le nom de cet autre extrême est « démocratie représentative ». « Extrême » n’a ici aucune connotation, qu’elle soit positive ou négative.
Après avoir présenté ces deux extrêmes, je vais les soumettre à l’examen. Partons de celui qu’on juge le plus « démocratique », à savoir le premier. Donner le pouvoir au peuple reste souvent un idéal ou un horizon inatteignable mais vers lequel on se targue d’avancer comme si c’était une chose excellente et souhaitable. Or pourquoi un millier d’imbéciles auraient-ils un jugement plus fondé qu’un homme sage ? L’analogie est abusive car les hommes sont plus ou moins raisonnables et savent décider de manière correcte lorsqu’il s’agit de leur vie (quoique ce point soit sujet à débat, il me semble certain que chaque homme sain d’esprit se peut conduire en suivant sa raison dans sa propre vie). Cependant, là où l’analogie fonctionne, c’est pour contester l’idée que chaque homme ait vocation à gouverner : justesse, sagesse, discernement, courage sont requis pour mener à bien une pareille tâche. Comment se pourrait-il faire que ces choses – réunies dans certains grands et rares hommes – se retrouvent chez tous les autres ? Comment peut-on croire qu’il est meilleur de prendre en compte tous les désirs afin d’essayer de les satisfaire ? Si de telles capacités sont le fait d’une excellente nature (au sens des tendances évoquées plus haut) qui se réalisent le mieux possible par une éducation idéale, comment chaque homme pourrait-il les rassembler ? Partant, vouloir donner le pouvoir au peuple revient à laisser les passions se déchaîner sur la sphère politique (conformément à ce qu’on attend de la promesse démocratique) ; les conséquences négatives d’une telle chose ne sont même pas à souligner tant elles sont évidentes par ce qui précède. Il suffit cependant de donner une éducation suffisante pour que chacun puisse comprendre me répondra-t-on ; soit, je n’ai rien dit contre cela, mais de la possibilité de comprendre qu’un acte est juste au fait d’être juste, il y a un fossé qu’aucune éducation ne peut combler si le naturel fait défaut.

Passons à l’autre extrême puisque le premier s’est révélé être une réalisation du déchaînement des passions les plus viles dans la sphère politique. Or, peu ou prou, cet autre extrême est le même : confier le pouvoir, par l’intermédiaire du peuple, à des représentants, cela revient toujours à faire confiance à ce même peuple pour décider de qui pourra gouverner et donc quelles décisions pourront être prises. Cet autre extrême est peut-être moins dangereux car il tend à tempérer ce déferlement de passions mais il repose sur le même principe. Or, les deux extrêmes s’étant révélés négatifs, les mélanges de ceux-ci ne pourront que l’être à leur tour.

Il est possible de contester la classification ou l’opposition que je fais entre ces deux types de « démocratie » comme étant deux extrêmes, le raisonnement restera cependant le même.

Puisque les principes et la réalisation de la « démocratie » se sont révélés plus nuisibles que souhaitables, il convient d’examiner une dernière chose : est-on en présence de mieux ? En effet, la démocratie passe toujours pour être la solution la plus convenable pour un régime politique, faute de mieux. Outre le fait que ce raisonnement négatif et par défaut est extrêmement faible, il est difficile d’imaginer comment la démocratie pourrait être juste, bonne, sage et intelligente d’après notre examen. Or qu’est-ce qu’un régime souhaitable qui n’est ni juste, ni bon, ni sage, ni intelligent ? Rappelons qu’il a été démontré que la liberté – érigée en principe – qu’on définit comme le « faire ce que je veux » était incompatible avec un tel ordre politique.

Y a-t-il des exemples de régimes plus justes de jure ? Oui, et je pense que Platon en a offert un exemple dans la République mais cette question est très débattue. Cependant, le seul point qu’il faut garder en tête est que le pouvoir doit être donné à des personnes justes et sages et que de telles personnes sont rares (tant du point de vue du naturel que du point de vue de l’éducation). Une éducation à même d’élever au faîte de leur sagesse de telles personnes est donc nécessaire : certes Platon ne concevait pas les mathématiques et les sciences comme nous mais je pense qu’apprendre d’une part les sciences théorétiques (mathématiques et logique) et d’autre part les sciences expérimentales (biologie, physique, chimie) est une nécessité pour éduquer de tels dirigeants. L’enseignement de la philosophiecomme (et uniquement dans ce sens) dialectique, c’est-à-dire recherche du juste, du vrai, dubeau, du bon, du sage, etc. est ce qui parachève cette éducation et ce qui permet à de telles personnes d’être des hommes politiques justes, bons et sages. Or comment mettre en place une telle chose sans l’éducation dont je parle ? Platon a déjà répondu à cette objection enRépublique V et cette réponse n’a pas perdu son caractère vrai, car la preuve qu’il est impossible que ce dont parle Platon se réalise est elle-même une impossibilité :

« S’il n’arrive pas, repris-je, ou bien que les philosophes deviennent rois dans les États, ou que ceux auxquels on donne maintenant le nom de rois et de princes ne deviennent philosophes, authentiquement et comme il faut ; et que cet ensemble, pouvoir politique et philosophique, se rencontrent sur la même tête (…) alors mon cher Glaucon, il n’y aura pas de trêve aux maux dont souffrent les États, pas davantage, je pense, à ceux du genre humain ! » Platon, République, V, 473d-473e