ARTICLE #2

Rimbaud, la fête pour oublier la vie


Un texte de Lisa Schwencke
Illustration d'Alix Picard

Conseil musical de l’auteur pour accompagner votre lecture : Fauve, Les Hautes Lumières

La vie a-t-elle été une fête ou la fête a-t-elle été une vie pour Rimbaud ?

      Le grand projet fou de l’« homme aux semelles de vent »1 a été de tout expérimenter, tout vivre, tout sentir, dans son propre corps. En un mot, tout être. « Je est un autre », a-t-il écrit dans sa fameuse lettre à Georges Izambard2. Un autre par les sens, un autre par les mots. La fête, il l’a écrite et il l’a vécue. Fête d’hiver, Fête galante, Fêtes de la faim ; tout était fête pour lui. C’est une grande souffrance qui se cache derrière la folie de ce projet. La fête est alcool. La vie est oubli. Pourquoi tout être sinon pour s’oublier ?

      1871. Rimbaud a dix-sept ans. Il n’a jamais quitté son petit village perdu du nord de la France de Charleville-Mézières. Il n’a jamais vu la mer. Et il écrit ce poème qui est une ode au voyage, une ode à la mer, aux choses qui font peur et aux choses qui font rêver, parfois les deux à la fois, et c’est cette fascination qu’il retranscrit avec une lucidité remarquable.

     « Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant »3, vient-il de décider dans sa lettre à Paul Demeny. Se faire voyant commence par l’expérience de l’autre. L’autre qui n’est pas soi mais qu’on veut faire soi par le soi. « Car il arrive à l’inconnu ! »4 clame le poète. Et peut-être alors seulement voir « quelquefois ce que l’homme a cru voir ! »5 Comment voir l’impossible ? Il faut de nouveaux yeux. C’est l’époque du délire, de l’alcoolisme et de la débauche. C’est le « dérèglement de tous les sens »6. C’est enfin l’époque des poèmes étranges, des chansons « faussement naïves » et des mots nouveaux. Refusant les normes de la société, sa morale et ses frontières, il cherche un épanouissement au-delà, éternellement moderne, avec pour objectif d’être « voyant » et de tirer la substance d’une âme, la sienne, celle des autres, celle de l’humain, de la vie, par les mots. Son rêve est de trouver le sens profond d’une réalité dérisoire à travers l’essence d’une vérité qui la rende supportable.

     Or, pour se faire voyant, ne faut-il pas se faire aveugle ? Dans sa nouvelle Mogera Wogura, Hiromi Kawakami fait de son protagoniste une taupe qui voit, et qui voit mieux que l’être humain parce qu’elle ne se contente pas de voir les choses mais de voir au-delà. De Tirésias dans Œdipe roi à Ido dans Chroniques du monde émergé, celui pour qui l’apparence est invisible est celui qui voit mieux que celui qui est trompé par elle. C’est par la cécité qu’Œdipe lui-même se rend sage et devient alors le voyant aveugle.

     Le bateau ivre. C’est un adolescent qui n’a jamais vu la mer qui parle de mer. C’est un garçon qui n’a jamais voyagé qui parle de voyage. Et non seulement il parle mais il capture. Il « sait »7. Il « voit »8. Mieux que certains qui ont vécu. Tel un aveugle privé de vue pour en gagner une autre, il se fait voyant non pas de ce qu’il a vu mais de ce qu’il n’a pas vu. Et les possibilités sont infinies; car quoi de plus infini que l’inconnu ?

     Rimbaud exalte et s’exalte. La jouissance est souffrance et la souffrance jouissance. Que n’a-t-il pas fait ? Que n’a-t-il pas dit ? « J’ai créé toutes les fêtes, tous les triomphes, tous les drames. J’ai essayé d’inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles chairs, de nouvelles langues. J’ai cru acquérir des pouvoirs surnaturels. Eh bien ! je dois enterrer mon imagination et mes souvenirs ! Une belle gloire d’artiste et de conteur emportée ! Moi ! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! Paysan ! » 9 Surviennent alors les Illuminations (1886) qui sont l’accomplissement du verbe. Ne sontce pas des illuminations que le mourant voit à la fin de sa vie ?

     Ce n’est pas pour rien que Rimbaud a arrêté la poésie à vingt-et-un ans. A travers ses mots, il était allé si loin déjà, dans l’espace et dans le temps. Pendant un instant, il a été le bateau ivre. Pendant un instant, il a été tout. Il a vu et vécu la vie, les vies, sa vie – la tienne ? Et il a hérité de la mélancolie de son bateau tel un vieil homme qui s’éteint. Pareil aux héros du Monde de Narnia condamnés à redevenir enfants après une vie entière vécue dans un autre monde, Rimbaud a voyagé non pas avec une armoire mais avec ses mots et personne n’a remarqué qu’il revenait changé. Vieilli. Autre. Epuisé, il a laissé derrière sa vie fictive dans laquelle il était déjà un vieillard mourant pour tenter de poursuivre celle que son corps encore jeune avait laissée sur cette terre.

     L’histoire du bateau ivre, ce n’est pas celle de n’importe quel voyage. C’est un voyage de vie. Enfant, adulte, vieillard, il passe par tous les états. Lorsque, « bateau perdu sous les cheveux des anses, / Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau, [il] regrette l’Europe aux anciens parapets ! »10, c’est son enfance qui lui manque. C’est de son pays, son village, sa maison dont il parle, mais ils s’accompagnent de tous les souvenirs d’enfance qui l’habitent. Non seulement elle lui manque mais il regrette. Il y a quelque chose de profondément mélancolique dans ce choix de mot : « Je regrette l’Europe. »11 Ce n’est pas « l’Europe me manque » ; « je me languis de l’Europe » ; c’est, je la regrette. C’est comme s’il regrettait d’être jamais parti. Il veut recommencer, rentrer, repartir à zéro, renaître et tout oublier.

     Car à la fin de sa vie, le bateau ne souhaite plus qu’à plonger dans le dernier grand inconnu qu’il n’a pas exploré : la mort. La mort, dans le « Poème / De la mer »12, c’est cette dernière. La frustration du bateau ivre, c’est qu’il ne reste jamais qu’à la surface de l’eau. C’est sa malédiction. Il flotte, il effleure, il touche, mais il ne plonge jamais. Plonger, ce serait sa perte. Et pourtant, au crépuscule de ses jours, il supplie : « Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer ! »13 La quille qui éclate, c’est la mort. Ivre de vie, ivre d’avoir trop vécu, il souhaite « descendre à reculons »14 à l’instar des « noyés pensifs »15. Or, un enfant n’est pas ivre. Seul un vieillard pourrait l’être.

     L’ivresse, c’est la vie rimbaldienne. Pourquoi boire ? Pour oublier. Pourquoi faire la fête ? Pour boire. Pourquoi sinon, condenser du bonheur pour le vivre intensément l’espace d’une nuit ? Bonheur en mots, bonheur en bouteille, bonheur dans les veines et dans les larmes.

     Dans ses Essais, Montaigne défend que le bonheur est un rapport d’être et un rapport à soi. Rien ne nous sépare du bonheur sinon nous-mêmes. C’est à partir du moment où je me rends compte que je n’ai besoin de rien pour être heureux que je peux le devenir. Pour Rimbaud, c’est une tragédie, car là où il n’y a rien, il y a tout. Il faut aller au-delà du bonheur comme il faut aller au-delà de la vie. Il aurait été un « insensé » pour les philosophes de l’Antiquité. Il se dit lui-même « voyant ». Qu’a-t-il vu avec ses yeux empruntés, volés parfois, arrachés peut-être ? Il s’est perdu en tentant d’atteindre le rêve d’un impossible et c’est ce qui l’a détruit. Telle est la grande tragédie de Rimbaud. Qu’y a-t-il audelà de l’au-delà ?

     En réalité, a-t-il laissé échapper le présent ou l’a-t-il vécu plus intensément que chacun d’entre nous ? Dans ses Pensées, Pascal écrit que, « nous disposant toujours à être heureux, il est indubitable que nous ne le serons jamais »16; car nous cherchons un bonheur qui fut ou un bonheur qui sera en oubliant le bonheur qui est. In fine, nous ne sommes jamais heureux car la seule joie que nous pouvons ressentir est dans le moment présent. Pour Rimbaud, ce n’est pas le bonheur de l’avant ou de l’après mais le bonheur de l’ailleurs, de l’autre ; celui qui est toujours absent, toujours fuyant, mais qui est toujours. « Le malheur a été mon dieu »17, avoue-t-il. Toute sa vie, ce « malheur » l’a hanté, malheur d’un bonheur causé par le saisissement d’une réalité que seuls ses yeux pouvaient entrevoir.

     Derrière la fête de Rimbaud, il y a la souffrance de la recherche du bonheur insaisissable, de l’amour impossible, du savoir infini. Derrière la vulgarité, la beauté. Derrière la haine, l’amour. Derrière les mots, une vie. « L’amour est à réinventer »18; voilà ce qu’il annonce, ce qu’il comprend, ce qu’il dévoile. Rimbaud, c’est le réinventeur des choses.

     Pour réinventer, il faut renaître. C’est un nouveau-né qui descend les « fleuves impassibles »19 jusqu’à la mer, glissant du ventre pour être exposé au monde. Le fleuve qui coule fait écho au cordon ombilical et la jetée violente à la mer est la perte des eaux qui le fait atterrir dans le monde, ou plutôt, amerrir. Tout n’est que découverte et avenir. Tout est joie. « J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades / Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants. »20 C’est une vie qui s’écoule à découvrir et rêver et voir. C’est un vieillard qui regrette l’Europe et ne désire plus qu’à mourir. Avant de s’éteindre, il voit un enfant, peut-être l’enfant qu’il était, plein d’espoir mais « plein de tristesse »21 car le vieil homme qui se souvient est lui-même triste. Il « ne sai[t] plus parler »22. Il « ne [peut] plus. »23 Las, ivre, gorgé d’eau, il va mourir.

     Gorgée de mots, la poésie de Rimbaud mourra cinq ans plus tard.

     À vingt-et-un ans, Rimbaud s’est tu à jamais. Son silence reflète-t-il l’impossibilité ou l’accomplissement d’une folie ? Ne fallait-il pas se taire pour percevoir l’invisible ? Ne fallait-il pas s’autodétruire pour mourir par les mots ? A travers sa poésie de « voyant », Rimbaud s’est condamné à naître, vieillir et mourir. N’était-ce pas le minimum pour sentir la vie ? Tel était le projet de Rimbaud : renaître, naître, par les mots, par l’ailleurs, par l’autre, pour pallier à une naissance physique insuffisante.

     Qu’a-t-il vu dans ses vies rêvées ? A-t-il saisi une vérité nouvelle entre deux verres d’absinthe ? Ce silence, c’est la mort d’une vie à travers les mots, le renoncement d’expliquer à ceux qui ne font que lire sans voir de montrer l’impossibilité de l’inexplicable. Ses écrits demeurent, pages ouvertes et portes vers l’ailleurs, pour nous rappeler à travers un tissu vivant la complexité du moi et l’illusion de l’absolu ; et que si la vie est une fête, la fête est oubli.

     À la fin, Rimbaud a-t-il vu ce qu’il voulait voir ? A-t-il, par les mots, compris la vie ? Nous ne saurons jamais. Peut-être pouvons-nous simplement espérer qu’il a réussi à saisir « ce que l’homme a cru voir ! »24

1. Expression qui apparaît pour la première fois dans une lettre d’Ernest Delahaye à Paul Verlaine en 1878 et qui est couramment attribuée à ce dernier
2. Arthur Rimbaud, lettre à Georges Izambard, dite « lettre du voyant », Charleville, 13 mai 1871
3. Arthur Rimbaud, lettre à Paul Demeny, Charleville, 15 mai 1871
4. ibid
5. Arthur Rimbaud, « Le bateau ivre », Poésies, 1871
6. Arthur Rimbaud, lettre à Georges Izambard, dite « lettre du voyant », Charleville, 13 mai 1871
7. Arthur Rimbaud, « Le bateau ivre », Poésies, 1871
8. ibid
9. Arthur Rimbaud, « Adieu », Une saison en enfer, 1873
10. Arthur Rimbaud, « Le bateau ivre », Poésies, 1871
11. ibid
12. ibid
13. ibid
14. ibid
15. ibid
16. Blaise Pascal, Pensées de M. Pascal sur la religion et sur quelques autres sujets, qui ont esté trouvées après sa mort parmy ses papiers, Guillaume Desprez, 1670, seconde édition (orthographe modernisée), XXIV, fragment 172
17. Arthur Rimbaud, « Jadis, si je me souviens bien… », Une saison en enfer, 1873
18. Arthur Rimbaud, « Délires I : Vierge Folle, l’époux infernal », Une saison en enfer, 1873
19. Arthur Rimbaud, « Le bateau ivre », Poésies, 1871
20. ibid
21. ibid
22. Arthur Rimbaud, « Matin », Une saison en enfer, 1873
23. Arthur Rimbaud, « Le bateau ivre », Poésies, 1871
24. ibid