ARTICLE #5

L’étant sorbonnard. Essai d’ontologie cocktailienne.

Un texte d'Achille Jade
Illustrations de Margaux Lecharny


     L’ambiance y est celle d’une conférence Ted X, les étudiants se poussent pour entrer dans l’amphithéâtre Guizot, tout de bois et de marbre, une salle âgée, aux tablettes minuscules et usées par les feuilles grattant comme on lime ses fessiers sur des bancs blanchis par les trépignations d’impatience. Il n’y a pas assez de place pour tout le monde. L’impatience est à son comble. 300 personnes vont assister à un cours sur le principe d’individuation. Le professeur s’installe, commence sa litanie sur les différents modes et degrés de l’être. Les élèves sont pris de fureur, ils grondent quand le professeur ne répond pas à leurs questions, quand leurs bras tendus restent sans réponse. Une tension, une chaleur, s’élève, le bois devient tropical et le monde du dehors s’efface pour l’exégèse académique. N’en pouvant plus mon voisin de banc invective le professeur sans qu’il ne l’autorise, la question est pertinente, un brouhaha s’élève derrière moi, les élèves tapent avec leur phalange sur les tablettes en signe d’approbation. Le professeur répond, dans une pirouette, des rires s’élèvent de la salle, et il y a ici, dans l’université Paris-IV Paris Sorbonne, une passion pour la philosophie inédite pour moi. Laissez-moi vous proposer un anti-essai d’ontologie de cet étant sorbonnard qui trépigne d’impatience à côté de moi, qui n’a pas de place pour écrire et qui se découvre lui-même dans la sueur et le tumulte des savoirs et dans les nuits embuées de cocktails.

Substance pensante

     La bibliothèque est pleine, de 9h à 20h, il faut faire la file pour y avoir accès. Quand elle ferme, les plus fervents se déplacent à la bibliothèque Sainte-Geneviève, à côté du Panthéon, à deux pas, qui ferme à 22h. Ensuite, les étants sorbonnards enchaînent dans un bar et la conversation ne quitte pas la philosophie. Ils sont en plein temps de philosophie. Un verre ou deux, pas plus, le lendemain il faut arriver à temps à la bibliothèque.

     Mais ont-ils « greffé dans des amours épileptiques leur fantasque ossature aux grands squelettes noirs de leur chaise », comme le conspuait Rimbaud ? Sont-ils aigres, sont-ils vieillis, ces étants sorbonnards, comme ceux qui noient la praxis dans le vinaigre dissolvant de la théorie ? Savent-ils s’amuser, s’oublier dans les affres des verres descendus ? Il faut que je le dise, oui bien sûr, mais le temps est divisé : la fête se transpose dans le week-end et les structures du vin. Et même si, comme tout bon philosophe, ils ne peuvent s’empêcher de nuancer la morale éthylique dans des déclamations douteuses (je bois non pas pour oublier mais pour oublier que j’oublie), les nuits sont longues aussi pour eux. C’est finalement le savant cocktail du savoir et de la saveur qu’ils équilibrent sans cesse dans des lendemains pleins de repentances et dans des petits matins encaféinés pleins d’exultations sur la possibilité de la connaissance.

Métaphysique de la techno

     C’est donc dans les soirs des week-ends que l’étant sorbonnard troque ses jeux d’esprits pour s’oublier dans les caves bombardées de sons et de lumières. Il aime la techno, la musique techno, mais n’aime pas la technologie comme technique (il a lu Heidegger et conspue doctrinalement les notes tapuscrites et l’ubérisation).

     Cela semble être un poncif aujourd’hui que d’aimer la techno mais l’étant sorbonnard saura lui invoquer l’esprit là où il semble être sa négation même. Quel étant sorbonnard n’a jamais, les yeux révulsés, la tête balancée en arrière, verre trop cher pour ses lendemains entre ses bagues franc-maçonnes, pensé soudain au mouvement aristotélicien, à la permanence du changement héraclitéen dans les fluctuations des ondes ? Mieux encore, n’a-t-il jamais pensé à la notion de beau chez Kant lorsqu’il annonce que le beau est ce qui plaît universellement sans concept ? Il se dit bien, entre deux oscillations minimes, que la techno est bien cette musique pour la musique où l’absence de parole et de concept délivre la pulsation, le frissonnement de l’expérience esthétique pure. Il se dit en même temps que c’est peut-être la nature du contenu de son verre qui le fait divaguer dans des allégations douteuses. Mais néanmoins la déconstruction des sons en des traits percutants, répétitifs, sans référence à un instrument de musique particulier, la transe que provoque leur brouhaha harmonieux ne peut qu’inviter l’étant sorbonnard à envisager son sujet de mémoire plein de cachets et de fulgurance (Sartre a bien écrit la Critique de la raison dialectique sous mescaline, se dit-il alors).

     Bientôt il annonce à la manière d’un Climax noéien que la danse est Dieu, que Dieu d’ailleurs est un DJ puis se ravise voyant ses références s’éloigner des marbres dans du Faithless. Ce bon vieux nihiliste d’ailleurs qu’est l’étant sorbonnard songe en secret, en la malice de sa bouche tordue, que c’est bien là qu’il y a du sens, quand dans ces boîtes noires déchirées de lueurs instantanées se révèlent une expérience pure où le mouvement semble enfin prendre corps en d’alcooliques dynamiques de nuits technologiques.

Dualisme sorbonnard

     L’étant sorbonnard sait donc travailler, sait sortir. Il sait aussi jouir de machines à café où il peut exercer sa liberté face à un choix pléthorique de saveurs sans se ruiner. Il sait apprécier les ors et le marbre, le prestige du lieu. Il sait aussi douter de cette floraison esthétique quand il se retrouve dans une salle pleine d’humidité et de simple vitrage, il sait alors mesurer la préséance de la forme sur le fond. Savoir garder la façade semble être ici un impératif moral de la plus haute importance.

     Des traces des fermetures universitaires d’il y a deux ans sont encore visibles dans des tags appelant à la grève générale, dans la distribution de journaux marxistes, internationalistes à la sortie de l’université, dans un climat de révolte venu souffler depuis les étudiants sur un professorat impassible qui flotte dans un conservatisme intense où il n’est pas permis à tous les cours de poser des questions, où l’on reçoit des discours annonçant en philosophie politique la disparition de la misère grâce au néolibéralisme (alors qu’il suffit de voir le garde-manger pâteux de n’importe quel étudiant pour en douter), annonçant en philosophie comparée l’absence de suicide en Inde en raison d’une conception théologique (alors que l’Inde est un des pays avec le plus haut taux de suicide des femmes). La chape de plomb qui se coud en cours est détricotée dès que les portes des amphis se referment. L’étant sorbonnard se révolte doucement : s’il sait le marbre où son pied se pavane, il est rattrapé par la bulle du monde dès que les doubles battants de la cour d’honneur se referment, vers 20h, et qu’il lui faut chercher un autre lieu pour user son mouvement dans les immobilismes de la lecture.

     D’autres portes s’ouvrent alors, des bars, des boîtes, mais aussi des chambres d’appartement où dans les volutes s’échappent les mondes refaits à la lueur des halogènes. Les nuits sont aussi faites de palabres interminables alimentées par le gasoil du mauvais vin. L’étant sorbonnard prend alors des risques, sous les auspices incertains d’une verte absinthe il est capable de s’exposer à des joutes manuelles (dérives naturelles des joutes intellectuelles avinées) pour un vulgaire morceau de Leibniz mal compris. Mais les cigarettes apaisent alors les lutteurs, et dans les bouffées agacées et rapides ils calment leur puissance et se rappellent l’heure qui tourne plus vite que leur tête. La fumée du tabac d’ailleurs, que l’on retrouve dans la cour principale de l’université, allée d’honneur « détox » invitant, avec sa vingtaine de cendriers espacés de 2 mètres chacun, à la pureté des poumons. L’étant sorbonnard y est ou bien y est passé, difficile pour lui de renier ses idoles dans une crépusculaire et ultime clope. Tous ces philosophes, pipe au poing, cigarette fichée entre les doigts… Comment résister à cette nonchalance lucide qui émane de ce geste fumeur, comment ne pas embrasser cette image vive de l’absurde de la vie qui illustre à chaque embrasement la conscience de la finitude et du jeu que l’on en fait ? Il est difficile pour l’étant sorbonnard de ne pas y succomber, ce serait un peu comme renier le fil ténu qui le ramène à son musée mental de la philosophie qu’il fait défiler le soir dans son esprit pour s’endormir de la même manière qu’il scrollerait une page de mêmes. C’est sa berceuse rassurante avant l’insomnie probable, c’est sa bouffée noire d’oxygène après un cours de métaphysique dans l’amphithéâtre Guizot.

     Mais finalement, pour conclure ce papier sans structure, ce qui semble être au fondement de l’étant sorbonnard est son goût immodéré pour la chose philosophique, goût sans cesse stimulé par les autres étants avec qui il partage sa passion. Passion qu’il ne fait pas que lire mais qu’il vit. Qu’il se donne les moyens de la vivre dans un investissement nocturne qui vient équilibrer ses tendances néfastes à l’immobilisme. Substance pensante, théoricien d’une métaphysique de la techno, armateur des volutes démarrés vers des mondes possiblement meilleurs, l’étant sorbonnard est bien cet invétéré dualiste déchiré entre savoir et saveur... cocktail !