ARTICLE #7

« Avoir une idée, c'est une espèce de fête »

Un texte de Mathieu Le Pors
Illustration de Yue Sun

La fête elle-même, en tant qu'événement, n’est réussie qu’à la condition d’être ouverture active à la rencontre, au dehors.

      Lors d'une conférence donnée dans le cadre des mardis de la fondation Fémis le 17.05.1987, le philosophe Gilles Deleuze déclare : « Avoir une idée, c'est une espèce de fête ».

« "Qu’est-ce que c’est avoir une idée au cinéma ?" Si l’on fait du cinéma, ou si l’on veut faire du cinéma : "Qu’est-ce que c’est avoir une idée ?". On se dit : tiens, j’ai une idée. Parce que d’une part tout le monde sait bien qu’avoir une idée, c’est un événement rare. Ça arrive rarement. Avoir une idée c’est une espèce de fête. Mais ce n’est pas courant. »

      La question est la suivante: faut-il considérer la déclaration de G. Deleuze comme une simple image métaphorique prononcée dans un élan d'enthousiasme, ou bien peut-on prendre cette déclaration au sérieux et estimer qu'elle permet de mieux comprendre ce que sont les idées et la fête ?
      Au moins deux éléments distincts permettent de lier le fait d'avoir une idée à ce qu'est une fête. D'une part, les idées peuvent être des événements. L'idée a à voir avec la fête dans la mesure où elle fait irruption dans le temps. Elle scinde le temps en un avant et un après. Le terme latin convivium peut être traduit à la fois par fête et par événement. Il nous rappelle la proximité entre ces deux notions. Deuxièmement, elles ne sont pas simplement des productions théoriques que l'esprit se contente de notifier, d'accepter ou de refuser. Elles sont des forces qui produisent des affects, lesquels peuvent nous rendre tristes ou joyeux. Deleuze dira lui-même dans cette conférence que les idées sont des espèces de potentiels. Il faut donc expliciter successivement ces deux thèses.

      Tout d'abord, il ne va pas de soi de dire que les idées peuvent faire « événement », c'est-à-dire instaurer une rupture entre un avant et un après. L'idée vraie n'est-elle pas plutôt celle qui capture une essence éternelle qui est toujours déjà-là ? Par exemple, l'idée du théorème de Pythagore, plutôt que de produire quelque chose de nouveau nous permet de reconnaître une propriété des triangles qui valait déjà avant sa découverte, et qui vaudra toujours. En ce sens, dire que l'idée est une espèce de fête, cela implique d'avoir à l'esprit une conception différente de ce qu'est une idée. Indépendamment de la question de savoir laquelle correspond à la réalité du travail cognitif, la notion de fête permet de distinguer deux façons de concevoir l'idée: une première conception qui interdit la comparaison avec la fête, une deuxième qui se fonde justement sur la proximité entre idée et fête.
      Premièrement, il y a selon Deleuze une image dogmatique de la pensée qui constitue un appauvrissement du potentiel propre à la pensée. Il s'agit du modèle de la pensée comme « recognition ». Qu'est-ce que cela veut dire ? Un cas exemplaire est celui de Platon qui se demande comment, malgré le devenir perpétuel et les ruptures que nous constatons dans notre vie sensible ordinaire, une intelligibilité stable du réel est possible. En effet, la vérité a ceci de particulier qu'elle n'est pas prise dans le devenir, or si tout est en devenir, aucune vérité ne semble possible. La solution proposée par Platon est qu'il doit y avoir des formes intelligibles séparées du sensible, qui ne sont pas prises dans le devenir et qui ne sont pas relatives à la perception, à partir desquelles une pensée intelligible du réel est possible. Ces formes intelligibles sont universelles et précèdent les individus qui y accèdent. Par conséquent, avoir une idée chez Platon, c'est toujours accéder à un savoir qui nous précède. Connaître, c'est toujours reconnaître. L'idée ne peut en aucun cas être événement. Elle peut seulement découvrir quelque chose qui était déjà là, mais que nous ne voyions pas. En ce sens, cette doctrine de la recognition rend inconcevable la déclaration selon laquelle l'idée serait une fête.
      Deuxièmement, pour qu'une épistémologie festive soit possible, il faut prendre le contre-pied du modèle platonicien de la recognition. Autrement dit, il faut prendre acte du fait que la pensée ne peut pas être à elle-même son propre fondement. Autrement dit, le commencement ne peut pas venir d'elle: il vient de l'extérieur. L'idée peut être un événement et être « une espèce de fête » uniquement à la condition que sa naissance ne dépende pas d'elle. L'idée doit surgir d'une rencontre avec le réel extérieur. Commencer suppose donc un rapport au dehors tel qu'il existe quelque chose qui force à penser. On se met à penser parce qu'il y a quelque chose qui nous violente dans notre opinion. Peut-on donner un exemple ? On dit que le philosophe allemand Emmanuel Kant n'aurait rompu que deux fois dans sa vie avec son emploi du temps figé et immuable. La seconde fois correspond à l'annonce de la Révolution française, afin d'acheter la gazette du jour (Dominique Vallaud, Dictionnaire historique, Librairie Arthème Fayard, 1995, p. 515.). Comme il l'avoue lui-même dans le Conflit des facultés en 1798, il semble que la Révolution française soit pour Kant un bouleversement historique tel qu'elle fait naître en lui l'événement fondateur d'une pensée qui le force à rompre avec ses habitudes immuables. Ce cas particulier semble être un exemple évocateur de ce que peut être « l'espèce de fête » des idées dont parle Deleuze. Les conditions à partir desquelles l'idée peut être un événement sont donc au moins doubles. D'une part, il faut rompre avec l'assujettissement de ce qui est à connaître à ce qui est déjà connu. D'autre part, l'idée ne peut pas être à elle-même son propre fondement. Il faut se cogner contre le réel, selon l'expression de Lacan, pour qu'un tel événement soit possible. Comprendre la fête en général, ainsi que l'événement qu'est l'idée exige donc d'abandonner la métaphysique de l'autofondation de la pensée, au profit d'une métaphysique qui situe l'origine de l'idée dans la rencontre du réel.

      Cependant, si l'idée peut être « une espèce de fête », ce n'est pas seulement en tant qu'elle fait événement, mais aussi en tant qu'elle produit des affects. Cela impose à nouveau de rompre avec notre conception ordinaire des idées. Il est tentant de se représenter les idées comme de simples contenus théoriques qui viendraient remplir le contenant de l'esprit. L'esprit se contenterait alors de notifier l'arrivée des idées, avant de leur donner ou non son assentiment. En ce sens, l'idée serait seulement un élément théorique neutre et sans effets sur le réel ou sur celui qui la rencontre. L'idée n'aurait donc aucun pouvoir. A cette première approche, s'oppose une autre conception de l'idée qui consiste à la considérer comme une force ou une puissance (un « potentiel » dirait Deleuze). De ce point de vue, il est clair que la pensée de Spinoza se révèle précieuse pour nous. Si les idées ne se contentent pas de survenir dans notre esprit comme des peintures muettes sur un tableau c'est notamment parce qu'elles produisent des affects.
      On peut commencer par se donner une définition élargie de ce qu'est une idée. Quand je rencontre quelqu'un dans la rue, lorsque je perçois au loin une chose, j'ai une idée qui correspond à ces rencontres, aussi imprécise et confuse soit elle. J'ai l'idée qui correspond à la rencontre causale entre mon corps et un autre corps. Or, on sait que certaines de ces idées peuvent éveiller en nous de la joie, de la tristesse, de l'indifférence aussi. Soit Pierre qui m'a fait du tort dans le passé, soit Jean qui est un très bon ami que je n'ai pas vu depuis longtemps. Si je rencontre Pierre dans la rue, l'idée qui y correspond peut me faire passer dans un état de colère ou de tristesse. La rencontre hasardeuse de Jean, au contraire, peut me remplir de joie. On dira, en langage spinoziste, qu'elle me fait passer à un état de perfection supérieur ou qu'elle augmente ma puissance d'agir. Certains rapports causaux contribuent à affaiblir notre corps (un choc violent ou un poison), certains rapports augmentent ou préservent la nature de notre corps. Le passage d'une idée de ces rapports à une autre produit en nous des émotions. On peut déjà comprendre en quel sens l'idée peut être une fête: l'idée qui correspond à cette rencontre hasardeuse avec un très bon ami, s'accompagne de l'expérience d'une joie qui peut s'apparenter à une fête dans mon esprit.
      Toutefois, ces idées restent le fruit de rencontres fortuites, d'événements inattendus ou non maîtrisés. Nous sommes suspendus au hasard des rencontres et complètement vulnérables aux « mauvaises rencontres » qui composent le cours ordinaire des choses. Notre vie quotidienne se caractérise par le fait d'être constamment ballottée, « au gré des rencontres », d'idées en idées. Autrement dit, nous sommes passifs relativement aux événements qui nous arrivent. Cependant, nous n'avons pas seulement des idées passives, mais aussi parfois des idées actives. On peut songer au cas de l'élève pour lequel une leçon de mathématique difficile devient soudainement lumineuse. Il s'exclame: « j'ai compris ». Que s'est-il passé ? Le tableau du professeur ne ressemble plus à une suite de chiffres et de signes sans ordre, laissant l'esprit confus ou indifférent. L'élève est désormais capable de produire, par lui-même, le raisonnement qui part des prémisses jusqu'à la conclusion. À nouveau, l'idée est bien « une espèce de fête » : nous sommes capables de reproduire le raisonnement du théorème mathématique, ce qui éveille en nous un sentiment de joie correspondant à l'augmentation de notre puissance. L'élève n'est plus passif face au tableau. Ce n'est plus seulement le tableau qui cause ou imprime l'image disparate de chiffres et de signes. C'est l'élève qui est la cause d'un enchaînement déterminé d'idées. Le même processus était sans doute à l’œuvre quand, selon la légende, Archimède s'écriait Eurêka ! après avoir compris pour la première fois les lois qui régissent la poussée des objets en fonction de leur densité et du milieu dans lequel ils se trouvent. Une compréhension fulgurante et euphorique fait suite à un état de confusion et d'indétermination: Archimède est désormais capable de produire par le raisonnement le fil déterminé des lois de la nature. Il passe d'une idée inadéquate à une idée adéquate qui correspond à l'augmentation de la puissance d'agir de l'esprit (mais aussi du corps).
      Il faut néanmoins remarquer que nous atteignons sans doute ici les limites de la notion de « fête ». Certes, la compréhension soudaine d'un enchaînement d'idées permet de passer d'un état de moindre perfection à un état supérieur et s'accompagne d'une joie réelle. Cependant, contrairement à la rencontre hasardeuse de Jean, le théorème n'est pas évanescent, il n'est pas non plus relatif. Non seulement personne ne peut m'en déposséder (puisque je suis la cause de cet enchaînement), mais de plus, cette vérité vaut nécessairement de toute éternité. Dès lors, la joie en question dépasse sans doute le cadre de la fête, puisqu'elle n'est pas seulement un événement, elle n'est pas délimitée dans le temps, au contraire, elle est infinie et éternelle.

      Quoi qu'il en soit, il est désormais possible de comprendre en quoi l'idée peut être « une espèce de fête » à la condition, d'une part, d'accepter que les idées puissent naître du dehors et faire événement, et d'autre part, que les idées ne soient pas envisagées comme des contenus mentaux neutres, mais comme productrices d'affects. En retour, on apprend que la fête elle-même, en tant qu'événement, n'est réussie qu'à la condition d'être ouverture active à la rencontre, au dehors, et non passivité face à un plan préétabli.