ARTICLE #9

De la fête à l'événement

Un texte de Jérémy Bredin
Illustration d'Aurélia Noudelmann


     La fête semble à première vue être un sujet qui sort du domaine d'expertise de la philosophie. Imagine-t-on simplement un philosophe réfléchir à un sujet si trivial ? Il semble bien que non. Pire, on lui refuse ce droit: le domaine du quotidien, des vécus communs lui est interdit. Que sait-il de la fête, de l'amusement, celui qui s'exclut du monde des hommes, qui contemple l'intelligible, enfermé dans sa bibliothèque poussiéreuse ? Rien ne serait pourtant plus faux que cette position: le philosophe n'est ni un exclu du monde, ni un ignorant de l'amusement. Pour autant, c'est bien l'égalité « fête = amusement » qui entraîne une erreur aussi bien du côté du sens commun que de celui du philosophe.
     L'amusement n'est pas une fête et la fête est plus qu'un amusement. L'étudiant en philosophie ne connaît que trop bien l'amusement qui se fait autour des tasses de café, pour autant, jamais il n'appelle cela une fête. S'il est honnête avec ses propres souvenirs, il verra aussi combien certaines fêtes lui sont apparues dénuées de tout amusement. Il y a là un premier mystère qui semble s'offrir à nous: nous pouvons nous amuser sans fête et nous pouvons avoir une fête sans amusement. Le propre de la fête n'est donc pas l'amusement. Mais alors qu'est-ce qui, dans la nature de la fête, lui donne cette particularité d'être un moment important, plus important qu'un simple amusement passager ? Nous remarquons immédiatement une distinction entre deux modes de réalisation de la fête: La fête peut se fêter ou elle peut se faire. Dans la première hypothèse, l'événement semble s'imposer de lui-même. Ainsi fêtons-nous un anniversaire. La date s'impose à nous et toute célébration, si minime soit-elle, est la fête de l'anniversaire : un simple gâteau en fin de repas suffira. Ce détail culinaire serait bien trop faible, dans d'autres circonstances, pour être appelé une fête. À ce titre nous fêtons, mais la fête n'en est pas proprement une, c'est bien plutôt une célébration. L'événement n'est pas dans le cas présent la fête même mais l'événement célébré.
     À l'inverse quand nous faisons la fête, nous avons le double sens du faire qui apparaît. D'une part nous la fabriquons. Ainsi nous comprenons cette phrase « je fais une fête chez moi samedi soir » non comme « je vais m'amuser samedi soir » mais bien comme « je vais créer chez moi un moment d'amusement auquel je convie nombre de personnes ». Ici faire a le sens de produire. D'autre part nous réalisons la fête au moment où elle a lieu, nous y participons et c'est bien cette participation qui la réalise. Faire la fête c'est aussi bien y participer que la produire. Car si personne n'y participe, elle ne se réalise pas. Au moment où nous faisons la fête, nous la faisons exister. Ainsi, une fête n'a-t-elle qu'un nombre restreint d'organisateur, mais à travers elle, chacun des participants est un collaborateur du projet de son existence. La fête est en ce sens transcendantale1, elle est un dépassement de chaque individualité dans un processus collaboratif. Il ne s'agit pas seulement que « je fasse la fête » mais bien que « nous fassions la fête ». Aussi avons-nous envers nos collaborateurs de la fête un certain nombre d'attentes réciproques, à commencer par celle de l'amusement2. Nous attendons de l'autre qu'il s'amuse et, d'une certaine manière, qu'il nous amuse. Nous attendons aussi des comportements exceptionnels. Non pas au sens où nous souhaiterions voir un événement hors-norme s'accomplir mais bien plutôt au sens où nous nous attendons que chacun d'entre nous réalise des actes qui sortent de l'ordinaire. Nous attendons l'inattendu. Ainsi nous demandons à chacun de participer à la fête, de la faire, de la produire, en sommes faire la fête signifie aussi bien la vivre que la faire advenir à l'être. Bien que les deux modes de production (faire et fêter) peuvent s'unir, il ne faut donc pas les confondre. Nous le voyons de manière extrêmement claire: le sens premier de la fête n'est pas l'acte de fêter, qui n'est jamais qu'une chose s'imposant à nous par le hasard des dates, c'est bien la fête que nous faisons qui est, à proprement parler, une fête.

     Mais la fête doit bien être réalisée, il faut la préparer. Même improvisé, elle est organisée. Après tout, nous ne préparons pas un moment quelconque, un simple amusement, mais un événement. Qu’est-ce que nous voulons dire par ces termes ? Notre analyse de la notion d'événement se basera en grande partie sur la conception phénoménologique que Claude Romano en propose3. Un événement est un moment qui marque une rupture dans l'histoire personnelle de l'individu. Un événement est regardé a posteriori comme un point de passage entre deux périodes de notre vécu. Il y a un avant et un après4. Un événement n'est pas forcément de l'ordre de la destruction d'attentes, il peut (aussi) en créer. Ainsi la naissance d'un enfant est-elle bien évidemment un événement. Mais un événement peut également ni ne créer ni ne détruire mais simplement modifier son champ des possibles. Pour un amateur d'art, une exposition précise peut être un événement marquant sa vie d'esthète.
     La fête ne serait alors qu’un événement de taille modeste mais qui se veut tel. Qui veut produire un avant et un après, offrir une occasion de rupture dans la quotidienneté de nos existences. Apparaît, cependant, une tension surprenante: comment peut-on créer un événement, c'est-à-dire ce qui de tout temps est justement hors du flux continu du temps ?
     La fête, une fois réalisée, devient à proprement parler un événement. Une fois accomplie, elle devient, pour peu qu'elle soit réussie, un moment important – toute proportion gardée – du vécu du sujet, l'individu peut être alors appelé dans ce contexte l'advenant. Il s'agit de montrer l'être humain non sous l'angle d'un étant parfait étudié sous le regard d'une ontologie traditionnelle, ni d'un sujet pensant au sens cartésien, mais bien dans la lumière du processus même de réception des événements5. L'advenant, c'est-à-dire le sujet dans sa capacité à vivre des événements, revoit l'événement passé, la fête, comme lieu temporel qui a institué un certain nombres de moments qui ont coupé en deux son propre vécu. Vécu et moments qui sont souvent ici de l'ordre de l'insignifiant, nous en convenons. La fête doit être faite pour permettre de voir ressurgir de notre passé des moments de liesses, des anecdotes, des actes qui permettent de séparer cette soirée du cercle des soirées banales qui n'ajoutent rien à notre vécu. De manière prosaïque, quel est le propre d'une soirée après sa réalisation ? Nous nous rappelons avec nos collaborateurs de jadis – ou avec de nouveaux amis – les frasques de la soirée, les instants surprenants, les rires, les compagnes et compagnons qui partagèrent notre couche. Des choses qui finalement semblent bien peu compter et qui pourtant sont rappelées avec force et joie comme importantes. Comment peut-on dès lors oser parler d'un événement pour une chose si insignifiante que cette addition de détails d'une faible profondeur ? La fête semble indigne de ce nom. Pourtant, la fête qui se fait nous autorise et, même, nous oblige à plus que ce que nous ne ferions en temps normal. Bien sûr, l'euphorie du moment, l'alcool, les codes sociaux, le relâchement des désirs peuvent conduire à cette aisance d'action, mais omettrions-nous pour autant l'obligation que nous nous donnons de faire la fête ? C'est bien parce que la fête doit être que nous nous forçons presque à la faire. Nous sommes bourreaux volontaire(s) et victime(s) consentantes, bien entendu.

     Mais comment pouvons nous créer un événement, sachant que l'horizon de son être est son ressouvenir ? En effet, il faudrait donc que l'événement qui n'ait pas encore lieu, soit conçu comme déjà réalisé avant même sa dite réalisation. Comment pouvons-nous faire cela, mais surtout pourquoi ? La réponse à ces deux questions se trouve dans leur unification. L'individu est un advenant, un être qui se conçoit par sa capacité à recevoir des événements, c'est-à-dire à accumuler des périodes de rupture dans son identité. L'advenant est ce qui se définit par sa capacité à se déterminer a posteriori par des événements mais aussi à se déterminer comme réceptabilité en puissance des événements6. L'advenant est celui pour qui advient les événements. Il n'est que par la réception d'événements. Pour autant l'événement n'est jamais hors du cadre phénoménologique, il n'est pas une extériorité, un fait objectif mais demeure toujours quelque chose de proprement liée à une conscience non transcendante mais bien réceptive de l'événement7. Il n'existe pas d'événement sans sujet – c'est-à-dire un advenant – qui le conçoive comme tel.
     Face à l'ennui existentiel, face à la confrontation de sa propre non-existence – résultat de la non-réception d'événements – refusant de ne pas être, l'advenant préfère se donner ses propres événements que de n'en avoir aucun. Permettons-nous de revenir à une langue plus triviale: l'individu par peur de ne pas exister pleinement à cause d'une vie morne sans événements, permettant de marquer aussi bien des ruptures que des tensions le définissant, s'en invente. Dans le sens commun, c'est bien par peur de ne rien faire, de ne vivre qu'une existence plate, sans temps de rupture, que l'individu ose sortir de sa zone de confort, notamment par la fête. L'ennui c'est la non-existence de l'advenant, la fête est l'illusion artificielle d'événements qui nous prouvent notre existence d'advenant. Nous voulons être, nous voulons exister. Et en tant que sujet qui reçoit des événements, nous avons besoin, pour cette existence, de vivre des événements justement. La fête c'est cela : la tentative de créer quelque chose pour nous sentir exister.
     La fête est programmée par avance comme événement car c'est exactement ce qu'elle est: une occasion de nous fabriquer nous-mêmes par la rencontre avec la spontanéité, avec l'imprévu et avec la surprise de l'événement. La fête est donc artificielle justement parce qu'elle est un événement prévu comme tel, considéré comme tel. Elle est un moment qui n'est qu'envisagé comme événement à venir, événement qui doit advenir. Tout son sens se trouve dans son artificialité. La fête révèle fondamentalement l'ennui d'une existence qui se manque à elle-même et tente, tant bien que mal, de reproduire un événement. De même qu'un rendez-vous n'est jamais qu'un défi pour se donner l'occasion à soi-même de se créer l'événement d'un coup de foudre, la fête n'est qu'un affrontement contre l'ennui. Un affrontement qui serait voué à l'échec si nous ne collaborions pas tous. En effet, c'est bien par la collaboration réciproque que la surprise peut naître et par celle-ci, avec la chance et le hasard, l'événement.

     Ainsi préférant tout vivre plutôt que l'ennui de son existence, l'être humain – l'advenant – tente de se créer pour lui-même des événements envisagés dans l'horizon de leur réminiscence future. On peut, bien entendu, se moquer de cette tendance artificielle que nous avons à nous « créer » des événements. Mais pourtant, je pense, et je voudrai terminer sur une note plus personnelle que seul l'émerveillement est possible face à cela. Je m'émerveille de cette formidable capacité qu'a l'advenant, pour être, de se donner à lui-même des événements. Je m'émerveille de voir l'humain si prompte à chercher, chaque jour, une occasion de vivre. Doit-on soupirer sur la souffrance et l'ennui de l'humaine condition ou ne nous faudrait-il pas bien plutôt y voir un terrain fertile pour développer de manière vertueuse notre existence qui, pour être merveilleuse, doit devenir evenementiale ?

1. Maurice Merleau-Ponty, La Phénoménologie de la Perception, Paris, Gallimard, 1945, Introduction, IV, p.75: « Ce mot signifie que la réflexion n’a jamais sous son regard le monde entier et la pluralité des monades déployés et objectivés et qu’elle ne dispose jamais que d’une vue partielle et d’une puissance limitée. C’est aussi pourquoi la phénoménologie est une phénoménologie, c’est-à-dire étudie l’apparition de l’être à la conscience, au lieu d’en supposer la possibilité donnée d’avance. »
2. Op. Cit., Deuxième partie, IV, p.407: « Dans l’expérience du dialogue, il se constitue entre autrui et moi un terrain commun, ma pensée et la sienne ne font qu’un seul tissu, mes propos et ceux de mon interlocuteur sont appelés par l’état de la discussion, ils s’insèrent dans une opération commune dont aucun de nous n’est le créateur. Il y a là un être à deux, et autrui n’est plus ici pour moi un simple comportement dans mon champ transcendantal, ni d’ailleurs moi dans le sien, nous sommes l’un pour l’autre collaborateurs dans une réciprocité parfaite, nos perspectives glissent l’une dans l’autre, nous coexistons à travers un même monde. »
3. Claude Romano, L'Événement et le Temps, III, 14, Paris, PUF, 1999, p.221: « L'événement est l'inouï, l'imprévisible. Il se soustrait à toute attente […]. L'événement est surprenant, non pas toujours sur le moment même, mais parfois seulement plus tard et rétrospectivement. »
4. Nous pouvons prendre en exemple le cas du décès d’un proche. Celui qui porte son deuil sait qu’il ne pourra plus rencontrer le défunt. Il s'attendait à le voir fréquemment, à avoir des nouvelles, c'est-à-dire qu'il prévoyait certains actions possibles dans la configuration du monde qu'il avait. En cela la mort marque un événement : elle supprime très clairement des possibilités estimées comme importantes dans le champ des attentes de l'individu. Claude Romano, L'Événement et le Monde, I, 5, Paris, PUF, 1998, p.45: « l'événement n'est rien d'autre que cette reconfiguration impersonnelle de mes possibles et du monde qui advient en un fait et par laquelle il ouvre une faille dans ma propre aventure […] Un deuil, une rencontre, une maladie sont des événements qui surviennent incomparablement à chacun, le rendant par là même incomparable à tout autre, et lui donnant ainsi une histoire ». Par « aventure », il faut comprendre l'existence humaine de l'humain en tant qu'il est apte à vivre des événements.
5. Claude Romano déclare lui-même, dans l'avant-propos de L'événement et le monde, p.1, interpréter « l'être humain […] non point comme ζῷον λόγον ἔχον, ni comme « res cogitans », ni comme Dasein, mais comme celui à qui il peut arriver quelque chose, seul « capable » d'événements ».
6. Op. Cit., III, 12, p.196-197: « L'advenant est justement le titre pour décrire l'événement constamment en instance de ma propre advenue à moi-même depuis les événements qui me surviennent et à travers lesquels je deviens […] il n'advient que pour autant qu'il lui advient quelque chose ou qu'il advient quelque chose de lui ».
7. Ibid., p.198: « L'événement n'est pas d'abord un fait objectif qui, dans un second temps, surviendrait à l'advenant : il n'est pas une cause située hors de lui qui, en un second temps, altérerait ses vécues ».