ARTICLE #10

La fête et l’atemporalité d’une catharsis moderne

Un texte de Félix Raulet
Illustrations d'Annick Auffray

     Les Romains étaient portés par l’illusion du pain et des jeux ; la jeunesse semble aujourd’hui portée par l’illusion de la fête sans fin, de l’accélération du temps, et de l’absence d’ennui. Cette jeunesse corrompt tous les jugements concernant ces moments de vie, et prouve qu’ils sont, avant tout, une médiété entre l’ordinaire et l’extra-ordinaire, capables de renverser les valeurs de la société — pour quelques heures —, et du temps. Il est d’ailleurs intéressant de noter que l’on considère souvent cette frange de la population en vertu des pratiques qu’elle commet pendant les moments festifs — bringe-drinking, consommation de drogues, etc.
     Si la jeunesse est aujourd’hui considérée comme danger et en danger, c’est notamment dû à cette stigmatisation dont elle est victime: la jeunesse serait à l’heure de la décadence. Toute fête est une incitation à la débauche, et l’on fantasme l’idée d’une jeunesse alcoolisée, droguée, (dés-)abusée d’elle-même. La consommation de telles substances s’explique par la nécessité de rompre avec un quotidien morne et ennuyeux. Consommer, fêter, c’est avant tout recréer un espace pour soi, tester ses limites, et s’autoriser des parenthèses de vie au sein desquelles l’autonomie est pleinement érigée comme valeur.

     L’humanité se construit sur de multiples binarités: travail/loisir, semaine/weekend-end, jour/nuit. Pour la jeunesse, cet emploi du temps prend d’autant plus forme dans ces contrastes, qui servent à contrebalancer un quotidien routinier. Les jeunes attendent impatiemment le week-end. « Cette anticipation prend chez beaucoup d’enquêtés un tour obsessionnel qui aboutit à peindre en noir et blanc le partage entre tâches sociales obligées et virées nocturnes.1 » Afin de sortir de ses contraintes, de s’inventer une nouvelle identité, la jeunesse s’invite chez les uns, chez les autres, « sort », pour décrocher d’une réalité, qu’on lui a comme imposée de vivre.
     Étudiants, ou en passe de s’insérer dans la vie active, ces individus vivent la vie de tout un chacun. Contrairement aux générations passées, le fait de s’évader du quotidien — le travail étant devenu principalement un « gagne-pain » plutôt qu’une source de sens — est devenu une nécessité. « Ces soirées promettent un divertissement compensateur à l’ordinaire des études, devenant des espaces de liberté intemporels et quasi obligatoires.2 » Elles ne s’instaurent aucunement contre la société, mais en parallèle de celle-ci, complètent son fonctionnement et en garantissent la pleine réalisation. Ce sont des utopies au sens propre, des non-lieux, qui se définis-sent par le décrochage des normes qui s’y opère. En effet, ces moments, largement attendus, n’ont aucun but anticipé. Plus qu’une pratique, la fête est un état d’esprit ou un moment.

     En ce sens, la fête est un moment organisé, planifié, pleinement inséré dans une routine hebdomadaire, et connaît également son propre emploi du temps, construit socialement. La fête est coincée entre un before et un after, moments qui sont autant de signes qui démontrent que ces festivités sont un temps de plaisir, dont on souhaiterait qu’il ne s’arrête jamais. Séquencées, ces soirées se construisent comme un enchaînement de rencontres et de mises à l’épreuve de soi, « comme un enchaînement de pulsions, d’actes improvisés », « on va d’un lieu à un autre, d’une expérience à une autre, et, quand on commence à s’ennuyer, « on se casse » et on va voir ailleurs. Une exubérance des conduites jalonne la nuit, et rien ne l’arrête.3 » Elle représente le temps qu’on aimerait infini, même si la jeunesse a conscience qu’elle ne peut durer éternellement.
     Dans la même veine, la fête sert de marqueur identitaire et temporel. Partagée entre le réel et l’irréel, elle conditionne et se trouve conditionnée par les contraintes des activités diurnes. « Chaque jour de la semaine, d’une certaine façon, est doté d’une « valeur » sortie indexée sur l’heure du réveil possible le lendemain matin4 », valeur qui montre bien que la fête ne représente pas l’excès par excellence. Elle est un régulateur de temps, qui permet aux individus qui y prennent part, de « pousser à bout » leurs corps et leurs capacités à s’autocontrôler — un régulateur de temps dont un des objectifs est de rassurer la jeunesse vis-à-vis du temps qui passe.

     Comme la jeunesse, les fêtes sont victimes de leur représentation: on les croit lieux de débauche, où, à la manière des célébrations dionysiaques, on se saoule jusqu’à plus soif, on se « défonce » jusqu’à « ne plus en pouvoir ». En un sens, ces représentations ne sont pas erronées; cependant, les fêtes ne sont pas des moments sans contraintes, et symbolisent, par là même, bien plus que cela. La consommation de substances, quelles qu’elles soient, n’est pas une consommation en soi, contrairement à certains dires. Elle tend vers une fin, elle-même définie en opposition au quotidien. L’adolescent opte souvent pour « la recherche rapide d’un état second par la consommation d’alcool ou de stupéfiants5 ». L’« état second » décrit participe d’une quête de soi; c’est le fait de s’autoriser à donner à voir à autrui une seconde nature, habituellement refoulée. C’est le moment même de la quête de liberté, un moment qui répond à cette interrogation humaine: si je n’étais pas moi, qui pourrais-je être d’autre ?

     Ancrée dans les stéréotypes d’une culture de l’extrême, ces soirées sont un exutoire, qui permettent donc de s’envisager soi-même comme un autre, notamment par la consommation de substances, défiant le tout-sécuritaire du quotidien. « Aux délices du flirt se sont substitués les sortilèges de la défonce. Et le goût de la liberté individuelle s’est associé à une fascination pour le risque et la mise à l’épreuve de soi.6 » Ce risque est toujours pris en compte, mais cela ne signifie en rien que la jeunesse compose toujours avec. Par opposition aux activités diurnes contraignantes, la fête est une possibilité que l’on peut saisir, ou non. Et la demi-mesure n’y tient aucune place. Le parachèvement de ces moments, c’est l’exacerbation des émotions de tout un chacun, qui permet la fusion avec les pairs. Le sens de ces réjouissances tient dans leur démesure, peu importe la forme que prend celle-ci.
     Le danger est recherché en soi. Il faut l’éprouver pour marquer la rupture avec son identité de tous les jours. « Souvent, la perception du danger intervient comme un élément stimulant qui confère toute son intensité à l’expérience: plus les risques seront élevés, et plus le sujet en tirera des bénéfices psychiques. Le risque et les sensations fortes sont ainsi activement recherchés. [...] Nous retrouvons ici une des problématiques de l’adolescence, l’attrait venant du caractère de l’interdit et du dangereux.7 » La fête est légale, la débauche prohibée, et c’est ce goût de l’interdit qui incite les jeunes à se réinventer ainsi, dans un espace où le jugement, soit n’existe pas, soit est réciproque et s’ancre dans un jeu à somme nulle.

     Si ces moments se sont construits socialement comme des nécessités, et s’ils sont avant tout l’attribut d’un certain âge de la vie, c’est parce qu’ils définissent un entre-deux: après une enfance de loisirs, et d’insouciance, se projette devant les (ex-)adolescents, une vie de labeur, ennuyeuse, et longue. Ils sont à l’aune d’un âge où l’on bascule d’un optimisme à toute épreuve vers un fatalisme justifié face à l’avenir. Cette projection, loin de ravir cette jeunesse, apparaît comme une incitation à trouver des voies différentes pour « être au temps ».

     Nous pourrions dire que la fête s’établit comme une médiété entre la vie et la mort, de deux façons: 1° on « sort » davantage et plus intensément à la fin de l’adolescence et au début de la vie d’adulte, 2° la consommation de substances crée cette brèche où vie et mort se côtoient, s’affrontent. Chercher la limite de soi et de son corps, la rendre publique vis-à-vis d’autrui, c’est se prouver à soi-même que l’on peut défier notre première humanité. « Ainsi la défonce apparaît-elle comme un défi lancé à la vie bien plus que comme une tentation de descente aux enfers.8 » Ces prises de risque, loin d’être anodines, n’ont de signification que pour celui qui ne les contrôle pas. Elles donnent à voir des êtres inconséquents, que l’on admire, et que l’on cherche à être soi-même. Dans le regard de l’autre, elles sont une déchéance; chez celui qui brave tous les dangers, elles sont un rappel à la vie, un espoir de lendemain.

     Le temps hors des contraintes de la fête permet d’affirmer une identité propre. La limite n’est plus imposée par l’extérieur, mais par le corps: l’individu fêtard est alors libre de décider d’une conduite de vie ou d’une autre, qui se réalise dans un temps limité. L’important reste de se dessiner sous un nouveau jour, en plein coeur de la nuit. La poétique de la fête tient dans ce paradoxe : celui de rendre irréel une donnée du temps, elle, tout à fait réelle.
     En ce sens les fêtards se font mourir par à-coups, pour avoir la force de faire naître le reste de leur existence, et se donner assez de zèle pour affronter ce qui s’en vient. L’autodestruction dont il est question est tant psychique que physique; elle atteint à la fois l’être et le corps. Celle-ci « est parfois visible », « certains ravers ont les joues creusées, des cernes profondes et souvent des corps très amaigris. Mais cette esthétique de la « dépravation » fait aussi partie du phénomène des rave-parties: ce serait en quelque sorte un signe d’appartenance à un groupe qui permettrait l’affirmation de soi.9 » Phénomènes identitaires, les fêtes créent des lieux de rassemblement et placent sous l’égide de l’échappement du réel toute une communauté d’individus, phénomènes de fédération d’une frange de la population qui deviennent le symbole de la nécessité d’une pareille catharsis.

     Ces rassemblements défient les normes, et permettent de créer une nouvelle mesure du temps, par l’action fêtarde. Loin de se raconter pareillement à tout autre événement, les récits de fête se déclinent dans l’action, le lendemain raconté. Le récit de ces soirées s’établit comme le parachèvement des risques encourus durant celles-ci. Le temps occulté, oublié — grâce aux substances — se trouve comblé dans ces narrations. « C’est dans le récit que s’élabore la confiance par la valorisation « de ce qui s’est passé », de « ce qu’il a fait », de « ce qu’il a dit », de « ce qu’il a pris » de si incroyable. Cette postsynchronisation des agirs via le récit des lendemains constitue un des éléments majeurs de « la boîte noire » des utilités associées aux consommations et des différends avec les discours adultes.10 » C’est à celui qui « aura fini le plus mal » en point ! Plus l’état des fêtards semble misérable, plus la fête réussit à s’établir hors-du-temps — un hors-du-temps qu’on prolonge autant que faire se peut. Elle fait naître, par la même, un espace hors du jugement. « Le retour de soirée est un instant crucial: loin d’être un atterrissage sur la réalité, il offre un prolongement à la magie erratique de ces virées.11 »
     Une fois rentré chez soi, il est possible que le temps écoulé durant la fête connaisse des « trous » parfois difficiles à combler. Il est vrai, ni autrui ni soi-même ne peut se porter pleinement caution du déroulement des événements. Ne reste qu’un seul juge pour déterminer l’intensité du plaisir procuré: l’heure du coucher. À un âge où l’on quitte une soirée dès que l’on s’y ennuie, « la seule vraie performance est celle de se coucher tard dans la nuit12 », preuve que l’on a trouvé une utopie satisfaisante où se perdre.
     Et, pis encore, peu importe les événements ou les endroits visités, puisque « l’heure à laquelle [les fêtards se couchent] justifie à elle seule l’amusement.13 » Autrement dit, la fête ne peut se définir substantiellement; elle est intimement liée aux paramètres qui la contraignent: son début — planifié —, sa fin — elle même postposée au maximum par ceux qui y prennent part.

     La fête est « une façon de jouer avec les incertitudes et la finitude de l’existence. Le frisson de la roulette russe. » Elle se porte garante d’un spasme qui peut être le dernier, et s’additionne à la maxime qui veut que l’on vive chaque jour comme si c’était le dernier; la fête s’instaure comme le paroxysme de cette même maxime. Le plaisir lié à la consommation de substances n’est pas un masochisme; c’est plutôt une façon annexe de vivre plus pleinement.
     La nature a placé l’humanité entre deux bornes, celles de la vie et de la mort. Entre deux, le temps qui passe, et que l’on ne peut confronter, ce dernier s’établissant par-delà les capacités humaines. Cependant, « l’irréversibilité du temps, si elle est traditionnellement interprétée comme le signe tragique du destin de l’Homme qui sait qu’il va mourir, peut aussi être pensée comme la condition même de l’action, de la liberté et de la créativité. [...] L’Homme, la condition humaine, est constitué par l’irréversibilité du temps.15 »
     La liberté s’exprime, dans le cadre des fêtes, dans le fait de se jouer du temps, de l’occulter par la consommation de substances, et de le recréer, par la parole du lendemain de soirée. Cette recréation d’un temps sans temporalité est une façon pour le fêtard de reprendre le contrôle sur la vie. Ce temps « sans passé ni futur ou avenir, focalisé dans l’ici et le maintenant, n’intègr[e] pas les conséquences des agirs puisque les lendemains ne sont pas saisis dans cet aparté16 », et ne peuvent avoir de répercussions puisque ces réjouissances sont planifiés strictement, et ne débordent en aucun cas sur la vie ordinaire. On pourrait même aller jusqu’à dire que « la fête, de par sa nature libératrice, aide au retour à l’ordre et à la représentation du réel17 », postulant ainsi, non pas que la fête corrompt la réalité, mais qu’elle lui est complémentaire.

     La fête, en tant qu’elle est considérée comme un lieu de débauche et de consommation de substances au sens large, n’occulte pas la réalité. Elle la remet en perspective, dans un emploi du temps complexe, imposé par une société dans laquelle le temps s’accélère. Elle est la soupape de sécurité d’une jeunesse en perdition et n’est pas a-fonctionnelle. La fête, régulatrice de la société est — semble-t-il —, aussi nécessaire à la société qu’elle lui est néfaste.
     Plus qu’une simple incitation au risque et à l’oubli de soi, la fête incite l’individu à se penser lui-même comme contraint et conditionné par la société et les autres, et lui offre, parallèlement, la possibilité de se réinventer le temps d’un instant. Elle est le symbole d’un âge où tous les possibles paraissent tout à la fois probables et inaccessibles, et s’impose comme la meilleure manière de tester son être et son corps. En somme, la fête s’illustre comme moment où la frontière entre vie et mort devient floue, elle est le Styx sur lequel la jeunesse se plaît à naviguer librement.

1. Dagnaud, Monique. « La teuf: ethnographie de soirées débridées », Psychotropes, vol. 15, no. 4, 2009, pp. 41-62
2. Allemand, Rémi. « De la mystification des pratiques à la négation du réel ? Ethnographie de discothèques montpelliéraines », Déviance et Société, vol. 34, no. 1, 2010, pp. 29-48
3. Dagnaud, Monique. « La teuf comme utopie provisoire », Le Débat, vol. 145, no. 3, 2007, pp. 152-164
4. Dagnaud, Monique. « La teuf comme utopie provisoire », Le Débat, vol. 145, no. 3, 2007, pp. 152-164
5. Chapelier, Jean-Bernard. « « La grande illusion » : fête et processus groupaux », Adolescence, vol. no 53, no. 3, 2005, pp. 695-708
6. Dagnaud, Monique. « La teuf comme utopie provisoire », Le Débat, vol. 145, no. 3, 2007, pp. 152-164
7. Mollet, Emmanuelle. « Réflexion sur le milieu festif et clandestin des « raves-parties », au travers de deux populations caractéristiques en France et à Détroit, aux États-Unis », Psychotropes, vol. 9, no. 3, 2003, pp. 135-151
8. Dagnaud, Monique. « La teuf comme utopie provisoire », Le Débat, vol. 145, no. 3, 2007, pp. 152-164
9. Mollet, Emmanuelle. « Réflexion sur le milieu festif et clandestin des « raves-parties », au travers de deux populations caractéristiques en France et à Détroit, aux États-Unis », Psychotropes, vol. 9, no. 3, 2003, pp. 135-151
10. Le Garrec, Sophie. « Le temps des consommations comme oubli du présent », Psychotropes, vol. 17, no. 2, 2011, pp. 19-38
11. Dagnaud, Monique. « La teuf : ethnographie de soirées débridées », Psychotropes, vol. 15, no. 4, 2009, pp. 41-62
12. Chapelier, Jean-Bernard. « « La grande illusion » : fête et processus groupaux », Adolescence, vol. no 53, no. 3, 2005, pp. 695-708
13. Allemand, Rémi. « De la mystification des pratiques à la négation du réel ? Ethnographie de discothèques montpelliéraines », Déviance et Société, vol. 34, no. 1, 2010, pp. 29-48
14. Dagnaud, Monique. « La teuf comme utopie provisoire », Le Débat, vol. 145, no. 3, 2007, pp. 152-164
15. Le Ru, Véronique. « La fabrique du temps: convention ou voie d'accès à l'éternité ? », Le temps, la plus commune des fictions. Presses Universitaires de France, 2012, pp. 63-105
16. Le Garrec, Sophie. « Le temps des consommations comme oubli du présent », Psychotropes, vol. 17, no. 2, 2011, pp. 19-38
17. Marlière, Éric. « Les vertus libératrices de la fête. Violences ritualisées et compétitions masculines », Agora débats/jeunesses, vol. 53, no. 3, 2009, pp. 35-48