ARTICLE #12

« L’angoisse du lendemain de soirée »

Un texte de Pier-Paolo Gault
Photos d'Aurelia Noudelmann

Conseil musical de l’auteur pour accompagner votre lecture : Radiohead, How To Disappear Completly

Il semble bien qu’il y ait parfois quelque chose de plus dans la fête. Quelque chose capable de susciter un vertige existentiel, de saisir personnellement un individu jusque dans son être profond, plomber intégralement son humeur, son moral, voire son désir de vivre.


     Non, la fête, ce n’est pas que de la joie de vivre. Ce n’est pas qu’un moment de liberté, d’ivresse dionysiaque ou carnavalesque, qui délivrerait allègrement des normes sociales dans un élan de pur bonheur (enfin !) retrouvé. La fête, c’est aussi beaucoup d’angoisse. De lendemains passés à ressasser, à regretter, à ruminer contre les autres, contre soi-même, contre le monde.

     Ça peut être ce mec qui, dès ton arrivée à la soirée, t’a fait une remarque déplacée. Ou bien cet autre type qui a fait rire tout le monde – sauf toi – avec son propos raciste, sexiste, classiste, homophobe. Ces soi-disant "débats politiques", ou juste des conversations inintéressantes... puis ces jeux d’alcool destinés à combler le vide, dont tu ne parviendras jamais à comprendre pourquoi ne pas aller droit au but. Ou enfin ton "crush" qui finit par choper un-e enfoiré-e. Et patatras: ta réaction, complètement exagérée, pour tenter désespérément de te stimuler face à la contemplation forcée de ce désastre social... Tant de raisons multiples et variées qui font que, simplement, tu n’y es pas. Que la seule chose dont tu puisses avoir envie à l’heure actuelle serait de foutre le camp. D’être ailleurs. N’importe où ! plutôt qu’ici : à la fête...

     On connaît tous cette situation d’un lendemain de soirée où l’on se réveille, gueule de bois au crâne, en proie à une terrible anxiété (les Anglais l’appellent « hangxiety1 ») avec une seule envie : régurgiter dans l’évier l’ensemble de la soirée de la veille. C’est l’angoisse du lendemain de soirée.

Un défouloir « bénéfique »

     Pourtant, ce n’est pas l’objectif de la fête, non ? Au contraire, celle-ci (dans sa signification moderne de « soirée »), est une « partie de plaisir », prévue pour la « réjouissance2 ». Et comme son nom l’indique, elle est nocturne. Donc, nous le savons désormais3, elle est l’envers des préoccupations quotidiennes diurnes, liées au travail et à la subsistance. Elle est un moment de liberté, d’oisiveté, dédié à la détente, au lâcher prise... Mais plus que ça : la soirée, en tant que fête, doit être un climax de réjouissance dans la vie d’un individu. Elle est le moment où l’on se libère, où l’on se défoule, avec pour seule optique de s’amuser à fond, de s’éclater ; réaliser tout ce que notre quotidien nous interdit de réaliser. Un moment où je peux crier, hurler de joie, insulter mon patron si j’en ai envie, monter le soundsystem au-delà de 105db, m’envoyer enfin cette personne que je désire depuis si longtemps, boire comme un trou, voire me droguer, prendre de l’opium...

     Autrement dit, la soirée consacre un moment où le principe de plaisir peut prendre le pas sur le principe de réalité. La fête est censée être un défouloir bénéfique, un moment de désinhibition de soi, où l’on lève tout refoulement, où l’on libère nos pulsions en vue d’une pure jouissance. Et en quelque sorte, elle est censée renouer avec l’intensité, permettre de ressentir de nouveau un sentiment de plénitude ; ré-atteindre un état de naïveté4, où le « moi » se sent de nouveau en harmonie avec le monde.

     Alors forcément dans ces conditions, on comprend que de temps en temps, la fête, ça peut déraper. C’en est même un topos – en témoignent les films Projet X, et, bien sûr, le bien nommé Climax (Gaspard Noé). Alors peut-être est-ce cela qui nous causerait tant d’anxiété le lendemain matin : les conséquences réelles de la fête ? Comme le suggère un article en ligne intitulé « Les angoisses de lendemain de soirée5 », on se demanderait alors : « est-ce que je me suis ridiculisé », « est-ce que j’ai fait des dégâts chez mes propres parents », ou encore « combien j’ai dépensé »...


Vertige existentiel

     Et pourtant, mystère ! Bien souvent le lendemain, alors que tout va bien, qu’il n’y a pas de conséquences apparentes de la fête, on « bade » quand même, sans trop savoir pourquoi. On a nos bras, nos jambes, nos parties génitales toutes propres... il n’y a pas non plus de tâche sur le canapé de maman : tout va bien. Mais on ne se sent pas bien, simplement. Parfois, très profondément. Alors ici, nous allons envisager l’hypothèse contraire. Est-ce que ce n’est que ça; est-ce que ce sont uniquement les conséquences de la fête (la "persistance du dionysiaque") qui seraient seules en mesure de nous faire angoisser ? Ne peut-il pas y avoir quelque chose d’un peu plus profond, insidieux, pour ainsi dire paradoxal, dans l’angoisse du lendemain de soirée ? Car en réalité, comme le rappelle Heidegger, « l’angoisse ne sait pas ce dont elle s’angoisse6 ». Il ne faut pas oublier qu’elle se distingue de la peur qui, elle, identifie clairement les objets de ses craintes. Non, loin des "peurs" des conséquences matérielles dont on pourrait dresser la liste, parfois, la fête angoisse...

     Et là encore, le cinéma nous fournit un exemple. Si l’on retient le film Melancholia de Lars Von Trier pour sa planète éponyme qui se rapproche dangereusement de la Terre et pour ses effets de terreur qu’elle provoque sur les personnages et en particulier sur celui de Justine (Kristen Dunst), il faut se souvenir que le point de départ de l’intrigue, c’est précisément la fête. Justine doit se marier, et c’est au moment de sa soirée de réception que tout bascule pour elle : soudainement, elle s’enfuit, précisément sans raison apparente, et entre alors dans une véritable dépression métaphysique et nihiliste.

     Alors, il semble bien qu’il y ait parfois quelque chose de plus dans la fête. Quelque chose capable de susciter un vertige existentiel, de saisir personnellement un individu jusque dans son être profond, plomber intégralement son humeur, son moral, voire son désir de vivre. Et Heidegger lui-même n’y a pas échappé ! Pour illustrer le deuxième stade de l’ennui7, il utilise l’exemple de la fête : d’une « invitation », « formidablement réussie », sans « rien (...) d’ennuyeux », et pourtant, une fois rentré à la maison, le philosophe s’en rend compte : « je me suis pourtant bien ennuyé à vrai dire à cette soirée où j’étais invité8 ».

     Allons donc ! La soirée est bien ici l’élément déclencheur d’un malaise du Dasein ; donc d’un malaise existentiel. Mais pourquoi diable ? Qu’est-ce qui dans la fête est à-ce-point connecté à des choses capables de nous faire angoisser, c’est-à-dire de nous renvoyer face à notre finitude, à notre condition d’être en jet possiblement inauthentique, alors que celle-ci était censée être un défouloir heureux ?

La guerre des vérités

     Parler. Il semble que ce qui fait la fête, ce sont les discours. Certes, la soirée a une dimension de défouloir. On boit, on fume, on danse, jusqu’à l’extase souvent, jusqu’à complète dépossession de soi-même. Mais dans quel but, sinon libérer sa parole ? Car il s’agit d’un "soi" précisément au milieu des autres. Boire seul chez soi, ce n’est pas faire la fête (c’est souvent même le contraire). La soirée, en tant qu’événement oisif, est, comme dans le sens premier du qualificatif, éminemment sociale. « Plus on est de fous, plus on rit », comme on dit ! En plus de libérer les pulsions, la fête est bien aussi le lieu d’objectifs sociaux : rencontrer des gens, se faire remarquer, aimer, admirer, sortir avec cette personne, faire des "contacts", s’imposer, réparer des préjudices parfois, prouver que nous ne sommes pas ce que les autres croient que nous sommes, voire même aussi débattre, faire valoir ses idées... La soirée est l’occasion d’une révélation de soi. On peut y devenir quelqu’un d’autre. De plus abouti, j’espère. De plus "authentique", peut-être. La fête pose la question de l’authenticité de soi- même au milieu des autres, du devenir "vrai" de notre être.

     Et pour cause, nous disposons d’un texte philosophique fondateur de notre civilisation qui la lie profondément avec la vérité : Le Banquet de Platon. Son incipit ? Socrate se rend très précisément en after chez Agathon. Celui-là s’est « dérobé aux festivités » données la veille « par peur de la foule9 ». Et alors que toutes les convives « se [remettent] très difficilement de la beuverie d’hier », ils décident de trouver une façon « plus reposante de boire », le but étant de « passer ensemble la journée à s’adresser des discours » sur Eros, le dieu de l’amour.

     Au cœur du Banquet, donc : la fête, l’alcool, l’ivresse. Socrate lui-même boira ! L’ivresse est donc préalable aux discours. Elle doit leur donner lieu ; les inspirer, les désinhiber, leur instiller un peu de fougue. Mais en même temps – c’est le sens de ce décor d’after – elle doit leur céder la place, en vue de l’avènement du dialogue philosophique. Inspirer le logos, mais surtout ne pas le gêner.

     En outre, Platon révèle toute l’importance du discours dans la fête. Oisive, cette dernière est un lieu privilégié pour le débat et donc pour le dialogue philosophique. Ce qu’il nous montre, c’est que la vérité est en jeu dans la fête : qu’elle peut être philosophique ! Ce faisant, celle-ci acquiert une dignité notamment par rapport au discours politique. On assiste au déploiement de la tradition où la vita contemplativa philosophique l’emporte sur la vita activa politique, telle que la décrit Hannah Arendt. Car Socrate arrive bien après les festivités de la veille par peur de la foule. Donc : par esprit philosophique anti-démocratique. Selon Le Banquet, les véritables débats ne sont plus ceux qu’on se donne sur l’Agora, mais ceux qui ont lieu en plus petit comité, comme dans l’espace privé et intime de la fête. En quelque sorte, dans Le Banquet, la fête supplante la politique.

     Ainsi, pour nous, une soirée, c’est un espace mi-privé mi-politique, où confronter nos opinions avec autrui, comme dans un espace public à part entière. Y culminent alors nos intérêts politiques et sociaux, donc aussi personnels... et existentiels. Comme le veut la formule, pendant les soirées, on « refait le monde » ! Et néanmoins – c’est ce qui les rend si vertigineuses – demeure en elles une particularité : cette dimension de défouloir, d’ivresse. Et ainsi, pendant les soirées, fusent dans tous les sens des débats politiques, philosophiques...

     Alors certes, dans le dialogue idéal, celui de Platon, tout le monde est content à la fin. Mais dans la réalité des fêtes, celles de tous les jours, que se passe-t-il ?

     Si l’on considère, avec Nietzsche ou Foucault, que le pouvoir s’exerce dans le discours, la fête promet d’être bien belle. Comme l’avance le premier, les notions morales de vrai et de faux ou de bien et de mal sont en réalité fabriquées10, l’ouvrage théorique d’une volonté de puissance. Chaque propos, même dialectique, brasse avec lui une hiérarchie morale des valeurs qui le sous-tendent, et qui cherchent à s’imposer, à être plus puissante que celle du voisin. Comme le soutient Foucault, tout savoir, tout propos est pris dans une relation de « pouvoir-savoir11 », informée par différents dispositifs à l’œuvre dans une société. Dans la réalité, la fête ne peut que consacrer une agonistique discursive. A travers tout propos échangé s’exerce un combat, un rapport de force, une lutte à mort entre les discours, une guerre des vérités. Libres de tous les refoulements nécessaires aux préoccupations diurnes, dans la fête, le « Ça » des gens nous apparaît au grand jour, dans un déferlement de pulsions débridées, où se dessinent toutes les valeurs morales, tous les dispositifs de pouvoir auxquels ils adhèrent tacitement dans leur être profond. Parfois pour le meilleur, souvent pour le pire.


     Alors non, comme on pourrait trop vite le penser, la fête n’est pas exclusivement qu’une libération des normes sociales trop oppressantes. Ainsi le 15 juillet 2018, après la victoire de la France à la coupe du monde de football, le nombre de tweets de femmes dénonçant des agressions sexuelles a explosé, des suites de l’effervescence de la fête12. C’est l’envers de la libération festive des pulsions. Dans tous ces "Ças" libérés, la fête ne peut être aussi que le reflet des valeurs courantes dans nos sociétés à un moment T, où le « moi » des individus, censé faire harmonie avec le Monde, se désinhibe, révèle son archè, ses vérités implicites, sa vision fondamentale du monde. Loin de toute idée de « carnavalesque » ou de celle plus en vogue de « contre-culture », la soirée, c’est alors aussi le moment où l’on risque de se prendre en pleine face toute la bêtise du monde. Subir un comportement, un propos, qui peut nous blesser, nous bouleverser profondément. Alors même que cet instant festif devait être pour soi un climax de bonheur et de liberté, on est souvent ramené à la réalité d’un monde jugé inauthentique, contraire à nos idéaux, à notre être profond, à notre vision de la politique, du monde, de la vie ; et la désillusion peut être violente. De quoi avoir à méditer, à ressasser, à ruminer le lendemain matin. À moins, peut-être, de ne faire que comme Socrate : ne plus venir qu’en after !

1. Mélange de « hangover » (« gueule de bois ») et de « anxiety » (« anxiété »)
2. Larousse, « Fête », consulté en ligne le 09/12/2019.
3. Le numéro d’Opium Philosophie sur « La Nuit » vous dira tout à ce sujet !
4. Au sens attribué par F. Schiller dans De la poésie naïve et sentimentale
5. « Les angoisses de lendemain de soirée », Madmoizelle, consulté en ligne le 09/12/2019
6. Martin Heidegger, L’Être et le temps, trad. R. Boehm et A. De Waelhens, Gallimard, 1964, p. 229
7. En tant que tel, l’ennui, éminemment connecté à la finitude, est une modalité historialisée de l’angoisse
8. Martin Heidegger, Les Concepts Fondamentaux de la métaphysique, monde-finitude-solitude, Gallimard, 1983, p. 170
9. Platon, Le Banquet, 174B, trad. B. Piettre, Nathan, 1998, p.44
10. Friedrich Nietzsche, La Généalogie de la morale, première dissertation, §14
11. Michel Foucault, Surveiller et punir, Gallimard, 1975, p.36
12. 20minutes, « Coupe du monde 2018 : "Tout ce que je vais retenir de la victoire des Bleus, c’est mon agression sexuelle sur les Champs-Élysées..." », article en ligne consulté le 11/12/2019.