ARTICLE #13

Le black-out, ou la fuite de soi

Interview de Marine Mazel, menée par Camille Laurens
Illustration de Lyad Renard

     Le black-out, qu’en dire ? Que dire de l'absence ? Car si nombreux sont ceux qui ont vécu cette expérience, elle reste, dans son essence, une absence, un vide, un trou noir dans notre espace mnésique. Constatant ce paradoxe, je m’interroge depuis longtemps sur les causes et les aboutissants de ce phénomène presque métaphysique : celui de l’oubli. Comment tenir un discours sur ce dont on ne peut pas mettre de mot(s) ? Comment raconter une expérience dont on n’a pas été témoin à la première personne ? Comme la mort, on suppose, on présage, mais l’on ignore tout ce qu’il advient à l’instant T. Violent ? Triste ? Exhibitionniste ? Somnolent ? Chacun se laisse guider par le récit de son entourage, abasourdi devant le propre récit de son spectacle. J’ai donc lu plusieurs articles qui explique de manière scientifique, physique, la réaction de notre cerveau à la suite d’une consommation excessive de produits, mais pourquoi certains d’entre nous en sont exemptés ? Pourquoi celui qui boit deux verres peut, soudainement, s’absenter à lui-même ? Pourquoi ce mal n’est-il pas commun à tous ? Marine Mazel, psychanalyste, ayant réalisé un mémoire en philosophie contemporaine sur les états d’altération de la conscience en lien avec les phénomènes des rêves, délires et hallucinations m’a offert un angle de lecture différent. Ce continuum de phénomènes répertorié par l’histoire de la psychiatrie a constitué pour elle un terrain de recherche et d’exploration sur ce qui advient à la conscience humaine lorsqu’elle se trouve plongée dans des états perturbants. Le black-out est souvent documenté au prisme d’un réductionnisme propre aux neurosciences, or, si notre conscience, dans notre rapport à la réalité, a les pleins pouvoirs de notre psyché, qu’en est-il lorsque nous sommes plongés dans l’inconscience ?

C.L: Bonjour Marine, tu es psychanalyste, titulaire d’un master de recherche en philosophie contemporaine portant sur les états d’altération de la conscience. La question du black-out surgit très souvent dans le milieu festif ! Beaucoup d’entre nous, ont pu vivre cette expérience assez traumatique, mais j’aimerais en apprendre plus. Pour poser les bases, qu’est-ce qu’un black-out en psychologie ?

M.M: Ce qui caractérise le black-out, c’est quand quelqu’un te raconte, dans l’après coup, un moment d’ Ictus amnésique, ce qui signifie une amnésie circonscrite, à la suite de l’ingestion de substances, ou d’un choc traumatique qui provoque un oubli. L’ictus vient frapper l’individu, incapable de se rappeler où il était, avec qui, quelles étaient les actions motrices ou psychiques qu’il a pu entreprendre durant ce laps de temps. C’est un trou dans la représentation psychique qui survient de manière soudaine, brutale.

C.L: Il n’y pas de signes, on dirait qu’il s’agit presque d’une sortie de corps brutale, qui surgit sans préambule, sans avertissement ?

M.M: C’est comme une effraction. Par exemple toutes les maladies de dégradation de la mémoire comme Alzheimer, on sait que le rapport de la mémoire au passé se déstructure en tâche d’huile depuis le présent. Or là, tout à coup, tu t’absentes à toi-même, et après coup tu es confronté à un oubli radical. Les tentatives de rationalisation de cet évènement sont faciles, on va d’ailleurs avoir tendance à rationaliser cet évènement. On va mettre la faute sur le fait que l’on a ingéré des quantités importantes d’alcool ou de psychotropes ; mais pour moi, ce n’est pas suffisant. Le black-out peut surgir lorsque tu vis un événement traumatique.

C.L: Donc le black-out est en lien avec un choc, au même titre que les traumatismes dont font écho les individus à la suite d’un événement trop violent pour leur conscience ?

M.M: Le sentiment d’absence à soi radical qui fait que tu n’as aucune trace mnésique par la suite est l’expression d’une nécessité. Pour moi, cet effacement est le produit d’un symptôme, mais il n’en est pas la cause. Le black-out est une stratégie de défense contre un effondrement qui est plus grand. Si tu réduis le black-out à une disruption du cerveau, c’est au fond assez réducteur. Il faut s’intéresser aux processus qui sont à l’oeuvre dans ce mécanisme.

C.L: En soirée, on rattache souvent ces expériences à un trop plein d’alcool, ou de drogue. Or pour moi, il y a erreur. Parfois le black-out opère au bout de 2 verres. J’ai donc du mal à réduire ce symptôme par “une coupure entre deux synapses après une ingestion excessive de...”. On cherche à mettre une raison scientifique à un symptôme qui pour moi est l’expression d’un mal-être plus profond. Qu’en penses-tu ?

M.M: Le black out est l’expression d’une césure entre les segments du passé et du présent, qui est la pour te préserver. En général, dans le black-out, on va surtout se focaliser sur les comportements à risque des individus, en appuyant sur des “personnalités borderlines” qui jouent avec les limites, sans chercher à comprendre le pourquoi. On prend le symptôme pour la cause. C’est comme la mort ! On tente d’en dire quelque chose métaphysiquement mais cela fait partie des expériences en soi auxquelles on n’a pas directement accès. C’est paradoxal ! On construit un système de pensée sur du néant, c’est la reconstruction d’un trou, d’un vide. Le black-out est également un vide de la représentation. Il faut penser en terme d’avant et d’après. Généralement, l’avant chez les individus est un état d’angoisse. L’après ? La stupeur ! C’est un état que l’on appelle de sidération traumatique. Un court-circuit, une effraction en toi qui te coupe de la réalité. Essayer d’évacuer l’épaisseur de cette expérience par un réductionnisme scientifique, c’est se priver d’un prisme de lecture majeur.

C.L: Il y aurait cette idée de te couper de toi même, de sortir de ton corps. On assiste à ces phénomènes qui font penser aux états de dépersonnalisation où tu sors de ta réalité pour survivre. L’alcool et les soirées sont-ils des moments parfaits pour s’extraire d’une souffrance profonde, de moments d’extase et d’oubli du réel ?

M.M: Oui, pour pouvoir survivre tu dois te couper de toi-même. Il y a bien sûr également la possibilité de se blinder de médicaments et donc là tu vis une dépossession de soi, mais que tu peux vivre comme un flirt avec tes limites personnelles. "Je suis moi, je suis moi, je suis non-moi". Ce qui est intéressant dans ce phénomène c’est qu’il y a un instant précis où tu vas switcher. On ne sait plus qui on est. Ce que l’on fait. C’est passionnant de voir ce basculement. L’excuse de la quantité de psychotropes ingérée est un écran, une rationalisation d’un phénomène psychique qui passe par une dimension physiologique pour s’exprimer. Il faut donc déconstruire les évidences.

C.L: En somme la personne se met dans un état (volontairement ou pas), dans lequel elle perd le contrôle de qui elle est. Et perdre le contrôle de qui on est, c’est perdre le contrôle de ce que l’on fait mais plus profondément, et de manière métaphysique, serait-ce perdre le substrat de son identité ?

M.M: Exactement ! Ce moment d’oubli est donc effrayant au possible. Car dans l’après il y a les questions de « qu’est-ce j’ai pu faire », et « qu’est-ce que l’on a pu me faire ». Il y a un champ abyssal des possibles. Autour du black-out et de cet oubli à soi, il y a cette constellations de risques de se perdre et de commettre l’irréparable. Cette question se rapproche du phénomène de l’épilepsie. Le black-out, comme l’épilepsie est un état de conscience modifié, une altération. Henri Ey, psychiatre et neurologue des années 1960, a beaucoup travaillé sur cette question. Il a développé un système de pensée où la clé de voûte de ces états de conscience modifié est le paradigme de l’épilepsie. Dans l’épilepsie, un prodrome hallucinatoire, suivi d’un déchaînement moteur et d’un oubli radical. Ce qui explique que dans des états de conscience modifiée, des personnes peuvent passer à l’acte et ne pas s’en souvenir.

C.L: Un peu comme les rêves ?

M.M: Comme dans les rêves. Dans certaines expériences racontées sur le black-out, les patients racontent qu’il y a presque quelque chose de somnambulique. Black-out, épilepsie, somnambulisme font partie du même continuum. Dans le somnambulisme, c’est un peu comme si tu avais uniquement l’aspect moteur qui continue à fonctionner. Quand tu rêves, tu es au repos, par contre l’aspect des représentations est en pleine émulsion. Dans le somnambulisme, il n’y pas d’activité de représentation. Il y a des similitudes mais les causes sont différentes.

C.L: Oui mais parfois dans le black-out, il y a cette impression que l’individu se libère d’un étau pour devenir un autre lui. Comme si la tutelle de ce qu’il est en tant qu’être social prenait fin l’espace d’un temps, quitte à faire le pire. Il y a presque un accès à une certaine liberté, où l’on refuse de s’astreindre aux diktats sociaux. Je quitte cet animal politique dont parle Aristote ! Comment expliques-tu cela ?

M.M: En psychanalyse, on appelle ça le Sur-moi. Le Sur-moi c’est le contrôle, ce qui t’interdit de faire ça ou cela. Quand tu chutes dans l’inconscience et l’oubli radical, l’une des premières choses qui sautent c’est l’inhibition. Cet oubli de soi, il est le fruit d’un échappatoire psychique. Je ne suis plus responsable de mes actes. Les transgressions qui naissent de cet état résulte de ce besoin de fuite de la conscience face à une émotion trop forte. Les pulsions agressives de cet autre soi se déchargent à un moment propice, lorsque la représentation est coupée. Le black-out est un court circuit, au sens où tu éconduis la pulsion en t'absentant. Le fait de se couper de la réalité, c’est une volonté de fuite. Le black-out s’inscrit dans le trou et le vide. Les gens qui en font l’expérience vont souvent le répéter. Pareil que les rêves traumatiques ! Tu es sidéré par cette répétition du vide, le risque étant à terme celui de la perte de son identité.

C.L: Peut-on rapprocher le black-out de l’épochè chez Descartes ? Suspendre l’existence du monde et suspendre sa propre existence comme il le décrit dans les Méditations métaphysiques. Dans l’argument du rêve, Descartes arrive à douter de tout. Jusqu'à son corps. L’hypothèse est de dire “Et si un malin génie s’était mis en tête de me dire que j’existais corporellement et psychiquement mais tout cela serait faux?” J’ai eu l’illusion de. Chez Descartes, le fait de suspendre son existence c’est la remise en question même d’exister.

M.M: Dans le black-out, cet arrêt n’est pas recherché de manière active mais quelque part, dans le monde ultra connecté et ultra sollicitant dans lequel nous sommes, face à toutes ses injonctions, qui nous poussent à être en représentation, demeure un besoin d’avoir accès au vide, au creux.

C.L: Tu rapproches cela du phénomène japonais de Johatsu ?

M.M: Oui, c’est le phénomène où l’on organise sa propre disparition, où l’on s’évapore. Soit à cause de dettes, soit dû à la honte d’avoir mal-agi. Le Johatsu est une voie de disparition pour échapper au suicide. Dans l’après-coup des black out, les sensations qui sont les plus fortes sont la honte et la culpabilité. Un peu comme dans ce phénomène. Les deux affects sont similaires. La culpabilité car tu es hanté par ce que tu as pu faire, mais aucune représentation pour pouvoir savoir ce que tu as fait, donc tu restes dans un suspens terrible et il y a la question de la honte qui demeure aussi, car tu n’as pas pu maîtriser ce que tu étais. La centralité dans le black-out, épilepsie, johatsu, c’est l’envie de disparaître. Le phénomène du black out est en inflation chez les jeunes, ce qui est assez peu étonnant face à l’injonction à l’omniprésence requise par les réseaux sociaux, la connectivité... Je débranche. Pour plusieurs raisons : se protéger de quelques choses de trop violent, pour effacer la mémoire, je supprime quelque chose qui me fait trop souffrir comme dans Eternal Sunshine of the Spotless Mind, ou également chez Roland Barthes, l’idée du Fading out, "ce que je ressens face à l’indifférence de l’être aimée."

C.L: L’indifférence comme pire des souffrances...

M.M: Un sentiment de néantisation dans le lien qui est très violent. Le black-out c’est aussi cela. Disparaître et réapparaître aux yeux des autres. Quand tu fais un black-out, tout le monde s’inquiète. Autour de toi les gens sont perplexes. On a très peur qu’il arrive quelque chose à l’autre. Donc c’est aussi la posture de se mettre en position où les gens vont être inquiets pour toi.

C.L: Il y donc une double action, à la fois cette volonté de se libérer de soi-même, de s’oublier et qui paradoxalement te met d’autant plus en avant au prisme de ton entourage ?

M.M: Tu rends les autres témoins de ta propre errance. Tu existes plus encore que lorsque tu es conscient ! C’est une dialectique, il y a le fait de s’absenter, et le fait de revenir aux autres. Se débrancher est ici salvateur, un mécanisme de défense pour pallier à une souffrance...

C.L: Mais il y a quelque chose d’antinomique. Car se brancher serait un acte volontaire. Dans le black-out, il est subi par celui qui le vit. Le retour à la conscience est vécu d’autant plus difficilement qu’il surgit accompagné du sentiment dont on parlait tout à l’heure, celui qui mêle honte et culpabilité.

M.M: Oui, tout à fait. Car lorsqu’on tombe en black-out, c’est un moment de clivage terrible avec soi-même. Quand tu cherches une définition historique du black-out, on trouve l’idée d’un court circuit général à large échelle, interrupteur qui disjoncte... Ou en temps de guerre c’est la réduction d’un éclairage pour protéger un lieu d’un potentiel ennemi. Dans l’armée, on qualifie aussi le black-out, l’action de couper les lumières d’un avion dans le ciel pour disparaître. Dans l’espace psychique c’est similaire. Il s’agit de ne plus être là pendant un temps pour esquiver quelque chose qui pourrait te détruire.

C.L: On rentre dans cette idée que le black-out est l’expression d’un traumatisme ?

M.M: Oui, et cela me fait venir aux travaux d’un psychiatre, contemporain de Freud, qui s’appelle Sándor Ferenczi, et qui a écrit sur les traumatisés et les modèles de défenses créés par le cerveau. Dans un moment traumatique, l’individu se coupe entre "une partie qui sent tout, mais qui ne sait rien, et une partie qui ne sait rien mais qui sent tout". Une double face et une coupure radicale entre une partie qui a tout compris de ce qui se passait, mais dépourvue d’affects, et de l’autre côté, une partie pleine d’affects, mais dépourvue d’éligibilité.

C.L: Le black-out pourrait-il être nécessaire au même titre que les rêves ?

M.M: Ce qui est sûr c’est que quelque chose se passe. Dans le black-out tout disparaît. La seule chose qui demeure c’est le récit fait par l’entourage. On pourrait presque dire que les personnes qui font des black-outs récurrents sont dans des exhibitions narcissiques permanentes. Elles rendent l’autre responsable de sa survie. Le Narcissisme ici est à comprendre comme une souffrance identitaire. Les gens en proie à ce trou noir sollicitent l’autre. Il y a quelque chose du "restitue moi une partie de mon identité à laquelle je ne parviens plus à accéder". Tu demandes à l’autre le reflet d’un monde qui t’es inaccesible : parfois agressif, parfois lacrymal. Quand tu n’es plus visible aux yeux des autres, tu te supprimes du monde. Tu t’absentes toujours pour quelqu’un d’autre.

C.L: Pourquoi les black-outs sévissent souvent durant la fête ?

M.M: Dans la fête, il y a une idée de triomphe maniaque. La manie va avec la mélancolie. Les processus psychiques de défense sont assez binaires. Par exemple un nourrisson qui a une mère dépressive va être très animé, joyeux, expressif pour contrebalancer le manque d’émotions. Ma réaction maniaque est de réanimer ma mère. Pareil dans la fête, quand quelqu’un ne va pas bien, il va focus son attention sur un état qu’il présuppose de bien-être.
La danse, la fête, les psychotropes... Une activité pulsionnelle de s’oublier dans le soi social et d’oublier le quotidien. Dans la fête, on est une pure corporéité qui se décharge à l’unisson. Je me dissous dans la foule. L’énergie de la fête est à la fois joyeuse et dramatique, effrénée et folle. Tout est paradoxe. Tu souhaites que ton corps devienne uniquement une matrice déchargée de toute conscience. Il y a une forme de transe presque quantique. Tu sors de ton corps pour vibrer de manière quasi robotique au son du BPM !

C.L: Et le triomphe maniaque ?

M.M: Je peux triompher de cet état la ! Voilà ce que tu te dis au début d’une fête quand tu oublies ton mal-être. Après les attentats du 13 Novembre, l’un des réflexes de beaucoup a été de dire, on va aller danser ! Notre pulsion de vie va nous permettre d’anéantir la peur. Le black-out c’est d’aller tellement loin dans ton triomphe maniaque que cela se retourne contre toi. Tu n’es plus que dans la pulsation, ou même la convulsion. Et cela ressemble étrangement à la crise motrice dans l'épilepsie. Surtout avec le rythme de la techno qui se base sur des rythmes analogues aux battements du coeur ! Aller dans l’intensité du triomphe maniaque au point d’oublier ce que tu fais provoque un retour à la réalité d’autant plus cruel. Le black-out c’est aussi un grand cri. Quand on crée un court-circuit, il y a toujours un effet. Produire un effet, c’est aussi changer la normalité. Sous la pression, on craque. On vit à une époque épuisante, cruelle ! Le ghosting, c’est-à-dire disparaître de la vie d’autrui, c’est quand même assez fou ! On met en scène notre disparition. Un vrai blackout social. Le black-out est en réalité en lien avec le vanishing au Japon, le ghosting, le fading out ! Si on réfléchit au black-out, on doit rayonner avec une constellation d’idées ici présentes. Le point commun ? Le néant, le creux, la disparition.

C.L: Il n’y a aucune cartographie applicable pour l’expérience du black-out ?

M.M: Les neurosciences n’épuisent en rien ce phénomène en le cartographiant. S’absenter à soi-même ne peut-être réduit à une disruption du cerveau.

C.L: Comment juger une personne qui fait un black-out du coup ?

M.M: Pour la justice française, il faut statuer sur l’état d’altération de la conscience au moment de l’acte. Peut-on juger quelqu’un qui ne souvient pas de ce qu’il a fait ? Dans l’épilepsie, le black-out, le somnambulisme, il y a cette problématique de l’amnésie qui vient questionner la responsabilité de l’individu.

C.L: D’où aussi l’impression que la personne en black-out devient un "autre moi" ? Comme si la barrière sociale était levée, laissant porte ouverte au ça ?

M.M: Exactement ! Quand les gens te racontent ton état le lendemain, tu ne te reconnais pas ! Souvent, c’est une partie de ton toi, qui n’est pas accessible à toi-même. Tu te montres aux antipodes parfois de ta personnalité ! On en revient à l’Ictus Amnésique, un moment de crise circonscrit où tu te libères d’une pression sociale en levant ta conscience à elle-même. Nier l’importance du black-out c’est considérer l’homme comme une machine ! Aujourd’hui, le phénomène est de plus en plus croissant. On ne peut pas euphémiser un comportement à risque qui est un symptôme d’une crise plus grave ! Si on considère juste le back-out au prisme des neurosciences, c’est juste “le cerveau qui a disjoncté, ciao”. Et on fait quoi après ?

C.L: L’absence de représentation c’est donc un danger réel de soi envers soi-même ?

M.M: Il y une vraie dimension philosophique dans cette dissolution de la représentation. On préfère oublier plutôt que se confronter à. On est comme des verres en cristal, on contient en nous-même nos propres lignes de fracture mais on ne vas pas forcément craquer au même moment ! Ce qui fait souffrir l’être humain c’est que ces états ne parviennent pas au stade de représentation. La frustration qui naît crée un sentiment de détresse ultime. Plus tu construis ces émotions, plus tu les métabolises, et plus tu les digères. Or dans le black-out ce mouvement est rendu impossible par l’amnésie, ce qui provoque la répétitivité de ces black-outs. L’absence appelle l’absence par la souffrance ressentie. Un cercle vicieux !

C.L: Le black-out ouvre donc un champ d’interprétations extrêmement vastes... Bien plus qu’une simple conséquence d’un abus de psychotropes ou d’alcool, c’est un peu comme Pompéi, il y a encore tout à découvrir, c’est enseveli mais ça existe !

M.M: Tout à fait, même si l’on ne peut nier en effet que certaines substances et comportements peuvent plus facilement exacerber ces états d’altération de la conscience !