1. Home
  2. À quoi sert la philosophie ?

À quoi sert la philosophie ?


Quand philosopher, c’est être en route

Comment expliquer ce qu’est la philosophie à des élèves de terminale ? En se demandant à quoi elle sert… mais aussi en s’appuyant sur un solide sens de la pédagogie et de la métaphore. C’est en tout cas l’option prise par Guillaume Foyer dans cette courte conférence adressée à des lycéens.
En route !

© Photographie : Mathilde Tardif / Toute reproduction interdite.

La Philosophie comme discipline à problèmes

Je vais ainsi me permettre d'aborder le problème lié à cette question d'une extrême urgence mais surtout d'un grand intérêt pour vous, élèves de terminale : « À quoi sert la philosophie ? ». Je me permets de débuter cette séance par un exposé et non un dialogue avec vous pour une raison bien précise : un étudiant, un chercheur en philosophie, un philosophe, s'ils désirent satisfaire aux exigences de cette activité, ne peuvent répondre immédiatement à une question. Il est donc nécessaire que j'installe le problème afin de diriger notre discussion.

Gilles Deleuze, philosophe français du XXe siècle, mettait en garde contre les interrogations dans L'Abécédaire, série d'entretiens réalisés peu avant sa mort. Très critique vis-à-vis de la télévision, il expliquait ainsi qu'un débat d'idées ne pourrait amener aucune idée d'ampleur. En effet, débattre ce ne serait toujours que délivrer une opinion personnelle sans cadre général de référence si ce n'est la question de départ. Ainsi, le débat n'amènerait qu'à des prises de positions individuelles vaines puisqu'il renierait l'essentiel, c'est-à-dire le problème.

Pourtant, des problèmes, nous en affrontons constamment dans notre vie quotidienne. Rares sont les journées sans problèmes, sans situations dans lesquelles nous sommes amenés à prendre une décision qui nous permet de résoudre, provisoirement, un cas pratique : vous avez un rendez-vous mais vous ne trouvez ni taxi, ni bus, vous avez un devoir surveillé mais vous avez appris la mauvaise leçon, vous commencez à 8h les cours mais votre réveil ne vous a pas réveillé. Il est bien évident que ce type de problème n'est pas ce dont part un philosophe. Nous sommes ici face un problème pratique quand un philosophe part de problème théorique. Il faut bien avoir à l'esprit que la théorie n'exclut pas la pratique et même probablement ne s'en différencie pas entièrement. Il serait intéressant de s'y pencher une prochaine fois. Pour en revenir à la question qui nous occupe, « À quoi sert la philosophie ? », nous avons à formuler un problème d'ordre théorique. Un problème, comme on l'a vu, c'est une chose qui nous gêne, nous perturbe, et crée une tension que nous sommes amenés à résoudre. Que ce soit d'un point de vue pratique ou théorique, les choses ne divergent pas tant que ça. En philosophie, nous chercherons donc à réfléchir, à aborder deux thèses qui s'opposent et qui, de manière immédiate, apparaissent tout autant convaincantes. Ici, nous pourrions ainsi tout à fait dire que la philosophie ne sert à rien, n'a pas de finalité propre ou alors qu'elle en détient une ou plusieurs, et il faudrait alors les déterminer.

La philosophie n’a aucune utilité pratique.

Pour aller plus en avant dans le sujet, nous pouvons, selon le schéma dialectique d'une dissertation qui va ainsi d'une thèse (une affirmation) à une antithèse (la contradiction de l'affirmation), illustrer les deux positions. La philosophie pourrait ainsi sembler ne servir à rien. Apparent jeu de l'esprit dont les fins paraissent inintelligibles pour une grande partie des hommes ou même dénuées d'intérêt pour ces mêmes individus, la philosophie semblerait ne servir à rien tant qu'elle n'apporte rien dans la vie concrète. La philosophie ne permet pas de réaliser des plans de bâtiments, de villes, pas plus qu'elle n'est la source de la création artistique. Elle ne permet pas non plus de soigner physiquement des individus (bien que des philosophes aient pu être des médecins tel Hippocrate dont le serment figure encore dans les salles de médecine et que les médecins doivent approuver pour l'exercice de leur fonction). Elle ne permet pas de fonder une entreprise, elle est inopérante dans des problèmes cruciaux de la vie pratique comme ceux que nous avions énoncés (car l'urgence de la décision exerce sur nous une telle pression que la réflexion pourrait apparaître futile voire nuisible). La philosophie diverge donc de domaines bien spécifiques et aux fins déterminées comme la biologie, la physique, la médecine, le droit, les mathématiques, la géographie, les langues. Elle n'est ainsi pas utile selon l'origine latine du mot utilis dont la racine uti signifie « jouir de, profiter ». La philosophie n'est pas une pelle qui nous sert à creuser ou un couteau qui nous sert à couper. Sa fin semble a priori incertaine ou elle est pour nous, pour l'instant, indéfinie.

La Philosophie est une activité critique en vue d’accéder à la vérité.
“ L’essence de la philosophie, c’est la recherche de la vérité, non sa possession ”

Cependant, il faut bien considérer que, dans une ère de la technique, c'est-à-dire où toute chose est considérée et évaluée de manière systématique selon sa fin afin d'améliorer notre confort de vie et notre emprise sur la nature, la philosophie peut apparaître comme une discipline modeste. Depuis le courant du XVIIIe siècle, et la spécialisation progressive des disciplines nous avons une appréhension quelque peu biaisée de la philosophie. Pour exemple, le titre de l'ouvrage principal de Newton, Philosophiae naturalis principia mathematica (en français Principes mathématiques de la philosophie naturelle) rend bien compte de cette idée. D'après son origine grecque, la philosophie désigne l'amour de la sagesse ou la recherche de la vérité. J'aimerais pour l'illustrer vous citer un très court passage d'un texte de Hans Jonas issu de son Introduction à la philosophie qui nous permet de mieux comprendre la signification du terme : « Le mot grec “philosophie” (philosophos) est formé par opposition à sophos. Il désigne celui qui aime le savoir, par différence avec celui qui, possédant le savoir, se nomme savant. Ce sens persiste encore aujourd’hui : l’essence de la philosophie, c’est la recherche de la vérité, non sa possession, même si elle se trahit elle-même, comme il arrive souvent, jusqu’à dégénérer en dogmatisme, en un savoir mis en formules, définitif, complet, transmissible par l’enseignement. Faire de la philosophie, c’est être en route. Les questions, en philosophie, sont plus essentielles que les réponses, et chaque réponse devient une nouvelle question. Nous voyons qu'au-delà de la description étymologique du terme « philosophie », Jonas énonce une thèse assez frappante : la philosophie ne répond pas, elle questionne. Il faut ainsi avoir ceci à l'esprit : la philosophie, depuis le XVIIIe siècle, a cherché sa voie entre la recherche de la vérité et la mise en relation des différentes disciplines que j'ai évoquées tout à l'heure, afin de relever leur pertinence et de permettre, si cela est possible, de former une vision globale du monde.

Il apparaît cependant que fondamentalement cette discipline se présente comme une activité critique. Même lorsque la philosophie amène des réponses, elle pose de nouvelles questions. Nous voyons donc en quoi l'interrogation spontanée posait problème à Deleuze. Elle ne permet pas d'ouvrir de nouvelles perspectives ni de déboucher sur des idées neuves puisque le cadre de pensée n'est pas posé. Nous circulons dans un cercle sans limite tracée et la pensée, sans déterminer précisément ce sur quoi va porter sa réflexion, se perd dans des affirmations fragiles et imprécises. En cela, Deleuze modernise une opposition fondamentale dans la philosophie : celle entre les sophistes et les philosophes.

Cette opposition, nous la retrouvons constamment chez Platon. Elle prend différentes formes, celle de ses adverses dont celle de celle de Gorgias, la plus aboutie. Sans rentrer trop dans les détails, le rejet par Socrate, puis par Platon, des sophistes est lié à leurs fins et à leurs moyens. Le sophiste désigne un orateur et un professeur d'éloquence de la Grèce antique, dont la culture et la maîtrise du discours en font un personnage prestigieux. Il enseigne aux jeunes grecs aisés en contrepartie d'une rémunération. Son art consiste à former une rhétorique de sorte à convaincre l'auditoire et son adhésion. Il peut ainsi chercher à le séduire et à reproduire le discours qu'il cherche à entendre. Le sophiste peut donc être démagogue, il conduit (agos) alors le peuple (demos) en tant qu'il se sert de ses passions pour le manipuler. A l'opposé, Socrate, le maître de Platon, personnage principal de la grande majorité de ses textes, « sait qu'il ne sait rien ». Il procède par le dialogue afin d'enfanter la vérité présente en chaque individu. Cette action ne lui permet pas d'être rémunéré (à l'inverse des sophistes) et ne lui offre pas de reconnaissance sociale (cette activité l'amènera même à être condamné à mort). Ainsi, alors que le philosophe recherche la vérité, le sophiste quête la justesse du discours qui l'amènera à convaincre son auditoire, quelle que soit la part de vérité inscrite dans ce discours. Le sophiste est ainsi à portée d'un objectif social alors que le philosophe est en quête d'une donnée qui lui échappe sans cesse et qui l'amène alors à se poser constamment de nouvelles questions.

La philosophie comme cheminement critique sans fin

La philosophie n'a ainsi pas de fins définies. Elle forme l'esprit, ouvre la capacité à forger une force critique. L'activité philosophique s'effectue sur une brêche : l'incertitude du résultat s'ajoute à une dimension critique où les résultats ne sont jamais que provisoires et soumis au questionnement. La philosophie nous questionne, se questionne continuellement. Peut-être est-ce en cela qu'elle est amie de la sagesse, elle nous permet de comprendre que nos opinions se fondent parfois sur bien peu de choses, que nos repères vitaux tiennent bien souvent sur des préjugés et que tant que ne cessera pas notre étonnement devant le monde, la philosophie conservera sa pertinence. En somme, « philosopher, c'est être en route ».

Bibliographie :
  • L'Abécédaire de Gilles Deleuze.
  • Introduction à la philosophie de Hans Jonas.
  • L'Apologie de Socrate, Le Sophiste de Platon.
Tags: