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Les battements du monde

Plus que toute autre, la philosophie stoïcienne est une philosophie du rythme. Mais le rythme auquel elle nous invite n’est pas frénésie. Il est accord avec l’ordre universel.

© Illustration : Mathilde Tardif / Toute reproduction interdite.

« Avez-vous remarqué la façon mouvante qu’ont les océans de dormir ? »1 se demande un vieux matelot accoudé au bastingage. Le perpétuel flux et reflux de l’océan invite à la rêverie, à la paresse, à la méditation. Mais pour dégager une image poétique de la surface de l’eau, encore faut-il prendre le temps de l’observer, encore faut-il s’arrêter pour s’y mirer : « tu contemples ton âme, dans le déroulement infini de sa lame »2. Dans l’infinité de la mer, le poète ou le sage voit sa propre illimitation, et dans l’incessant déroulement des vagues ses retours sur lui-même, inépuisables.

Le sage est alors celui qui sait contempler (cum temple, avec le temple), dans un moment sacré où il parvient à ne faire plus qu’un avec le monde. Le temps est suspendu, arraché au rythme de la vie sociale, cadence imposée par la machine, l’agenda, les impératifs d’efficacité et de « gagner sa vie ». Dans la contemplation, la vie n’est pas à gagner, elle est déjà gagnée : elle reprend une valeur pour elle et en elle, dans un moment plein, de sensations et de pensées. Bien plus qu’une liaison à l’immédiateté du lieu où l’on se trouve, qu’un moment d’accord avec soi, c’est un accord avec la totalité du monde qui est à gagner dans la contemplation. Et c’est ce à quoi nous invite la philosophie stoïcienne3.

Le monde unifié et rythmé par le logos

Selon la physique stoïcienne, l’âme des hommes est une partie de l’âme universelle ; le monde est unitaire, lui-même un seul être vivant dont chaque partie appartient au tout4. Chez les stoïciens en effet, le logos – raison universelle – est recteur du cosmos et loi de son développement : le monde (la matière, qui est principe passif) est organisé par le logos (la raison, principe actif) – « Éternel est donc le pouvoir qui meut la matière et qui la conduit de façon ordonnée à ses générations et à ses changements. En somme, ce pouvoir doit être Dieu »5. Le logos dans le monde est compris comme un souffle divin animant la matière, dans une analogie entre l’âme dans le corps, d’une part, et Dieu dans le monde, d’autre part. Le principe divin est en effet principe d’organisation mais aussi de vivification du monde. Dans le contexte de la cosmogonie unitaire décrite plus haut, chaque âme est alors une partie du souffle divin.

Organisé par le logos, le monde est parfait. La perfection, ici, est à entendre non au sens d’un monde donnant à voir l’opulence et la joie de tous les hommes, mais au sens où « ce qui est ne saurait être autrement » : il y a une cohérence fondamentale de la nature assurée par le logos qui l’organise. Si le monde est organisé pleinement par la raison, il ne saurait être autre qu’il n’est. Ce monde, comme toute chose dans la philosophie stoïcienne, a un commencement et une fin. Aussi, pour être à jamais égal à lui-même, le commencement aussi bien que la fin doivent se répéter éternellement. La matière est rythmée à l’infini par un double mouvement d’expansion (diastole) puis de rétractation (systole) : « à certains moments fixés par le destin, le monde tout entier est livré à l’embrasement, puis il se déploie de nouveau en un monde »6 – il ne s’agit toutefois pas d’une destruction pure du monde, mais plutôt d’une transformation naturelle7 tirant les conclusions du fait que le monde est périssable et donc voué à la disparition. La systole est ce moment où le divin se recueille, avant l’embrasement purifiant du monde, et la diastole initie le nouveau monde. Dès lors, les hommes sont enjoints à éloigner leurs pensées des remous de la vie mondaine pour vivre selon les principes universels, gardant à l’esprit l’ordre cosmique dans lequel ils s’inscrivent. Chaque évènement est déterminé, quoi qu’il arrive, par sa place dans le cycle cosmique. Sans se désengager de la cité, le philosophe stoïcien la surplombe, trouvant les réponses à ses dilemmes quotidiens dans l’ordre universel8.

Le souffle divin habitant le monde, comme le mouvement de diastole et de systole, convoque un mouvement d’expansion et de rétractation régulier; ils sont métaphore du rythme du monde impulsé par le divin. Mais ces deux images sont aussi empruntées au registre médical – bien plus, vital. Respiration et battements du cœur, deux rythmes vitaux des mammifères, sont les images choisies par les stoïciens pour représenter le mouvement rythmique du monde : rythme nécessaire car divin, et vital – aux êtres vivants comme au monde dans son ensemble. Les cycles réguliers des marées ont par ailleurs fait l’objet de l’attention soutenue et répétée des philosophes stoïciens : l’on doit à Posidonius, maître stoïcien du Ie siècle de notre ère, la première documentation du mouvement des marées montrant son attachement au cycle lunaire9, et Sénèque approfondit l’allégorie entre le mouvement des marées et le phénomène vital du sang dans les veines dans ses Questions naturelles10. Ainsi selon Posidonius, le mouvement des astres, parfait, dirige le mouvement des marées. Tension et détente dans la systole et diastole, expansion et rétractation des poumons dans le souffle, flux et reflux des marées – le monde est habité par le rythme. Le monde obéissant à un rythme nécessaire et divin, et tout être étant partie du monde, tous appartiennent à ce même rythme vital. Dès lors, agir bien, selon la loi divine, c’est agir en accord avec son rythme.

Amor fati

Puisque le logos organise le monde et le vivifie du même coup dans son souffle, tout ce qui advient est nécessaire, expression de la puissance qui habite le monde. Si le monde est déterminé, c’est du fait de la causalité qui veut que les mêmes causes produisent les mêmes effets, immanquablement. Selon la distinction aristotélicienne, le « destin » stoïcien ne serait pas un cheminement (kinésis) vers un but, une fin extérieure à soi, mais une energeia : le mouvement du monde stoïcien a sa propre fin en lui-même. Il ne s’agit pas ainsi de poursuivre des actions dans des buts perpétuellement renouvelés, des objectifs atteints, cochés et sitôt remplacés ; bien plutôt, il s’agit de trouver la cohérence avec soi, l’accord avec le monde – de calquer son rythme sur celui de la raison universelle qui surplombe et jauge la frénésie à l’œuvre dans les couloirs de métro et les artères des grandes villes.

C’est par la compréhension active du monde tel qu’il est que l’homme s’approche de la raison divine et qu’il peut diriger son action, et c’est en accomplissant leur destin tel qu’inscrit dans le cycle infini du monde que se trouve le bien de l’homme comme de toute matière. Chez les stoïciens, le bien se trouve dans l’accomplissement de la nécessité de la raison, et donc dans l’acceptation volontaire ou dans le désir de tout ce qui arrive, afin d’atteindre la sérénité intérieure (ataraxie). Comme le résume Pierre Hadot, « Le sage doit, comme la Raison universelle, vouloir intensément chaque instant, vouloir intensément que les choses arrivent éternellement comme elles arrivent »11.

Sur le chemin de la sagesse

Cette liberté parfaite et cet accord avec la raison divine sont cependant l’apanage du sage, état rare parmi les hommes : la raison peut se corrompre une fois logée dans le corps. Le philosophe est celui qui, conscient de son état de non-sagesse, règle sa vie selon les principes du stoïcisme pour progresser : en contemplant la nature, en distinguant ce qui dépend de lui (to eph’ emin) de son inverse, et en voulant toujours ce qui arrive. La dialectique, la physique et l’éthique sont ainsi chez les stoïciens les trois parties de la philosophie, intimement intriquées de par leur rapport au logos : la contemplation et compréhension du monde (physique) donne accès à la raison (dialectique) et dirige les actions humaines (éthique), et l’exercice de la raison est correspondance avec le monde, toujours mouvement d’accord avec la raison universelle.

La cosmologie des stoïciens leur permet d’aborder le quotidien avec sagesse et mesure. En distinguant ce qui dépend d’eux de ce qui n’en dépend pas, ils calment leurs passions et leurs inquiétudes pour se concentrer sur ce qui est soumis à leur volonté, à savoir leurs actions et volitions. En acceptant ensuite les choses comme elles viennent, ils s’arrachent au souci. En calquant, enfin, leur vie propre sur le cycle de la phusis (nature), ils atteignent une harmonie avec eux-mêmes, le monde et l’ensemble des hommes12. Or, si notre compréhension du monde a bien évolué depuis l’époque stoïcienne, la connaissance contemporaine des écosystèmes, de la biosphère, enfin de l’interdépendance de toutes choses théorisée par exemple dans l’« hypothèse Gaïa » et le « web of life » de John Lovelock peuvent nous conduire à un nouveau stoïcisme. L’organisation du monde en biosphère appelle l’accord avec le monde et avec soi, comme jadis le logos; de cela naît la conscience de ce qui dépend véritablement de nous comme de ce qui n’en dépend pas, et dès lors un apaisement des passions.

Semblable au mouvement perpétuel des marées, flux et reflux infini dirigé par le mouvement parfait des astres, le divin ou la nature imprime son rythme au monde ; ce mouvement répétitif, calme et infini ayant sa fin en lui-même est celui selon lequel l’homme doit vivre pour atteindre au Bien. C’est dans la contemplation que la pensée humaine est la plus proche de la pensée divine, et c’est l’imitation de la pensée divine, raison universelle de la nature, qui doit gouverner aux actions bonnes des hommes. Un retour à la contemplation du monde, à ses cycles propres, est peut-être ce qui manque à une société à bout de souffle.

1. A. Bigenwald, « Les océans clairs », Opium Philosophie 6, 2018, p. 68.
2. C. Baudelaire, « Hymne à la mer », Les fleurs du mal [2e éd. 1861], Paris, Pocket, 2006, p. 37.
3. S’étendant de Zénon (IVe s av JC) à Marc-Aurèle (Ie siècle de notre ère), la philosophie stoïcienne a connu des variations propres aux différents auteurs. Nous tenterons ici de restituer les points restés inchangés dans la doctrine, en faisant appel à plusieurs des auteurs stoïciens et à leurs commentateurs.
4. « Tout ce qui est accordé avec toi est accordé avec moi, Ô monde », Marc Aurèle, Pensées, IV, 23.
5. Sextus Empiricus, Contre les professeurs IX, 75-76. Sextus Empiricus est un philosophe sceptique du IIe siècle à qui nous devons des critiques des philosophes stoïciens, et donc une meilleure connaissance de leurs doctrines.
6. Aristote, cité par Eusèbe, Préparation évangélique XV, 14, 2
7. Eusèbe, Préparation évangélique XV, 18, 2.
8. Le philosophe stoïcien est engagé dans la cité au nom de son adéquation avec sa nature d’homme, ainsi que l’illustre l’empereur Marc-Aurèle, auteur des Pensées, qui gouvernait activement l’empire tout en pratiquant rigoureusement la philosophie stoïcienne.
9. Ainsi que rapporté par Strabon, Géographie, l. III, 5, 6, F. Lasserre (éd.), Paris, Les Belles Lettres, 1966, p. 92-94.
10. Sénèque, Questions naturelles, trad. de Paul Oltramare, Paris, Les Belles Lettres, 1961, XIV, 3, t. I, 129.
11. Pierre Hadot, La citadelle intérieure, Paris, Fayard, 1992, p. 92.
12. Les stoïciens proposent une des premières philosophies cosmopolites, décrivant l’ensemble des hommes comme une communauté mondiale parfaitement interdépendante.


Bibliographie :
  • Bigenwald, A., « Les océans clairs », Opium Philosophie 6, 2018, p. 68.
  • Baudelaire, C., « Hymne à la mer », Les fleurs du mal [1957], Paris, Pocket, 2006, p. 37.
  • Marc Aurèle, Pensées.
  • Eusèbe, Préparation évangélique.
  • Strabon, Géographie, F. Lasserre (éd.), Paris, Les Belles Lettres, 1966.
  • Sénèque, Questions naturelles, trad. fr. P. Oltramare, Paris, Les Belles Lettres, 1961.
  • Pierre Hadot, La citadelle intérieure, Paris, Fayard, 1992.
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