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Persévérer dans son rythme

C’est quand le temps semble nous échapper, et avec lui le cours de notre destinée, qu’il apparaît bon de s’interroger sur ce qui façonne le rythme de notre existence. À l’heure du tiraillement moderne entre intensité et sérénité, comment construire un équilibre avec “notre propre rythmique et notre joie” comme le chantait France Gall ? Comment persévérer dans son rythme avant d’entendre persévérer dans son être ?

© Illustration d’une scène de danse de nô, par Tsukioka Kōgyo, vers 1910. Source : Metropolitan Museum of Arts / CC0

« Prends ton temps », « Garde le bon rythme », « L’équilibre est indispensable », « Il faut profiter de la vie au maximum » : bien des injonctions et des affirmations sempiternelles qui façonnent le quotidien des hommes et des femmes du XXIème siècle. À l’heure où les tentations du retour à une « sauvagerie première »1 semblent appartenir à l’utopie et au fantasme, où l’oisiveté et la fainéantise sont des maux peu commodes et moralement inappréciés, la quête de sens, d’épanouissement personnel, fondée sur un imaginaire collectif nommé « équilibre de vie », est au centre des préoccupations.

Le rythme, phénomène sensiblement humain ?

À ce stade, et malgré les possibles similitudes envisageables, il faut distinguer, peut être artificiellement, les rythmiques animales, à relier pour une grande part à l’instinct, et les rythmiques humaines, fruit de la conscience et de sensibilités plurielles. Si les rythmes animaux et humains étaient similaires, cela signifierait-il que nous serions reliés seulement et bestialement par un rythme d’ordre cardiaque ? Celui nous permettant d’entendre, de sentir notre coeur battre face au danger et devant la créature désirée ? Le rythme à l’origine de nos actions et pulsions, réalisées sous le joug de l’adrénaline, est-il d’ordre animal ? Du grec ruthmos, signifiant « couler », le rythme humain ne ressemblerait-il pas plutôt à ce spectacle majestueux qu’offre un flot marin, bipolaire, cette sinusoïde qui se déchaîne puis s’apaise juvénilement ? Somme toute, les hauts et les bas, les échecs et les réussites, les passions et les lucidités, que chacun rencontre au cours de sa vie. Ces approches apparaissent pourtant limitées et trop prudentes eu égard à la multitude des rythmes, des rythmiques, que l’on peut observer et expérimenter au cours d’une existence. Dans un contexte de mondialisation paroxysmique, les rythmes traditionnels se transforment, s’entremêlent (ou s’entrechoquent), s’éparpillent ou disparaissent. Ces rythmes touchent d’abord notre être de manière individuelle, mais ils conditionnent également l’environnement, la nation voire le monde dans lequel notre somme de consciences évolue. Il semble dès lors moins évident de s’accorder sur les concepts pourtant familiers de rythmes politiques, sociaux, économiques et financiers, biologiques ou encore musicaux, pour n’en rester qu’à ceux-là… Alors qu’il est aujourd’hui difficile de prendre son temps et de ne pas être pris par lui, comprendre ces différents rythmes, afin d’essayer de trouver le « bon rythme », s’il y en a un, est devenu un impératif commun à l’origine d’un renouveau d’intensité de certains types de rythmes et d’apaisement de bien d’autres.

Globalisation rythmique

Comment comprendre ces différents rythmes à l’heure d’une « globalisation rythmique » de plus en plus intense et diversifiée ? En matière de « rythmique » économique, le resserrement de l’espace-temps sur quelques siècles est frappant. Nous avons d’abord connu une des phases les plus importantes de la mondialisation, l’ère du capitalisme marchand du XVème et du XVIIème siècles, celui des échanges accrus entre les nations et l’essor massif des boutiques. Cette phase marque le début de l’envolée du « tempo-économique » inhérent à la mondialisation. Dans le prolongement de cette première grande vague de mondialisation, la cadence s’accélère et émerge ainsi un capitalisme industriel aux XIXème et XXème siècles, fondé sur l’accumulation du capital, le développement des machines industrielles et la production en masse permise par une combinaison ultra productive de capital et de travail visant à maximiser le profit, c’est-à-dire la rémunération des détenteurs de capitaux et investisseurs. Au coeur de cette deuxième phase de mondialisation « industrielle » repoussant toujours plus loin l’intensification des échanges et les capacités de production, des pôles mondiaux se succèdent : l’Europe décline et chute sur le plan économique avec la guerre de 1914-1918 tandis que les États-Unis, partie prenante au conflit mais dont le territoire est préservé, se révèle être la nouvelle « économie monde » détenant la plus grande part de la richesse mondiale. À partir des années 1980, beaucoup ont ensuite parlé d’une dernière phase de mondialisation, d’un « capitalisme financier ». Celui-ci reposerait sur la libéralisation profonde ou aveugle de l’économie et d’un mouvement dit de « 3D » : dérégulation, décloisonnement, désintermédiation. Cette rythmique économique frénétique s’illustre par des techniques nouvelles comme le « trading haute fréquence », symbole de la finance du XXIème siècle ayant pour objet la spéculation dans des ordres de temps relevant de la milliseconde. Il apparaît clair que le temps n’a jamais été une aussi grande source de profits et d’accroissement économique. L’adage « le temps, c’est de l’argent » quoique simplet, n’a donc jamais été aussi vrai qu’à notre époque. La monnaie, entité symbolique et centrale de l’économie, est de nos jours pour 90% de la monnaie scripturale (monnaie qui circule par simple jeu d’écritures bancaires). Dans La Folie des Banques centrales, l’économiste Patrick Artus estime même que la monnaie injectée par les banques centrales ne serait plus au service de l’économie réelle, et que l’on compterait sur les banquiers centraux pour “extirper l’économie mondiale des affres de la croissance molle”2. Ainsi, alors que depuis des siècles, la croissance économique et l’enrichissement apparaissent pour bon nombre d’économistes, en passant d’Adam Smith à John Maynard Keynes, la clé d’une vie meilleure, cette rythmique sacro-sainte qu’est la croissance économique se voit aujourd’hui largement contestée. Contestée d’abord parce qu’elle n’est plus aussi forte qu’avant et qu’il faut chercher d’autres moyens pour améliorer les modes de vie des individus. Contestée aussi pour les dégâts écologiques qui lui sont imputables. Partout dans le monde, l’appel à la « décroissance » s’intensifie tandis que d’autres - partisans de la « soutenabilité faible » - pensent que la croissance est au contraire le vecteur essentiel de lutte contre le réchauffement climatique à travers le progrès technique et l’innovation. L’alternance entre décélération et accélération de ce rythme économique apparaît comme la principale caractéristique de celui-ci. Notons que l’aspect « rythmé » de l’économie a d’ailleurs fait l’objet de nombreux travaux d’historiens et économistes, théoriciens des « cycles économiques ». Le débat est loin d’être clos et la rythmique financiaro-économique occupe, de nos jours, une place centrale du tempo mondial, tant par l’encre qu’elle fait couler, par les richesses qu’elle crée ou par les larmes qu’elle fait verser.

Métronomie politico-sociale

Sur le plan politique et social, les rythmes sont sans doute encore plus tumultueux. À l’heure où le culte des nations s’intensifie au détriment des patries, où les valeurs humanistes et libérales post-1945 tendent à être sacrifiées sur l’autel de l’amnésie collective, les rythmiques politico-sociales apparaissent renouvelées. C’est d’abord au niveau des corps intermédiaires, en empruntant le lexique médical ventriculaire, qu’on pourrait dire que la diastole prend le pas sur la systole. Les syndicats ne représentent plus grand monde et apparaissent souvent comme des antennes partisanes davantage que comme des groupes indépendants visant à défendre des intérêts collectifs. Les associations pour la défense de droits ou d’intérêts sont également en net retrait. Dans un article de l’Institut National de la Statistique et des Études Économiques (INSEE) en date 1er novembre 2016, on constate ceci : “au cours des années 1990, les adhésions ont nettement progressé dans les associations sportives ou culturelles, au détriment des associations de défense de droits ou d’intérêts». En 2013, « les associations de pratiques culturelles ou sportives enregistrent les taux d’adhésion les plus élevés (24 %). Viennent ensuite les associations pour la défense de droits ou d’intérêts (17 %) : syndicats, actions humanitaires ou caritatives, parents d’élèves, locataires ou copropriétaires, groupements professionnels, partis politiques…”3. Surtout, c’est au niveau des partis politiques traditionnels, notamment en France, que cette décélération du rythme politique se fait sentir. Longtemps, les partis traditionnels ont représenté le coeur politique battant de la nation et un point d'ancrage existentiel nécessaire à une majorité de citoyens, au même titre que la famille ou l’école républicaine. Aujourd’hui, ces partis, héritiers d’une longue tradition politique française, s’éparpillent et s’effacent au profit d’une « troisième voie » encore assez mal analysée et peu comprise. D’autres « rythmes » viennent pourvoir à cette disparition : le rythme partisan chute, d’autres réapparaissent. Le rythme religieux en est certainement le principal remplaçant. En France, jusqu’à la fin du XXème siècle, la politique, caractérisée par le paternalisme des chefs d’Etat et de gouvernements (le « surmoi » de la nation), constitue une préoccupation centrale dans la vie des individus. Mais dès la fin du XXème siècle, sous le poids de la crise de la démocratie représentative et eu égard à une perte de légitimité de plus en plus forte des dirigeants politiques (marquée par un abstentionnisme toujours plus fort), l’intérêt des citoyens pour la politique chute et dès lors, un regain de religieux, d’ésotérisme et de communautarisme apparaît. Tel un métronome, la religion donne un véritable tempo au quotidien des fidèles. Dans un monde où les rythmes coutumiers s’ébranlent, le retour à la pratique religieuse est, pour certains, le moyen de retrouver la quiétude, une harmonie de vie, faisant contraste avec la célérité de nos sociétés post-modernes.
Mais ce tempo religieux, s’il n’est pas modéré, peut monter crescendo et finir par suivre une logique radicale funeste gangrénant des individus souvent en marge de la société, crédules, en quête d’identité, et victime de désillusion. Au-delà du phénomène de radicalisation religieuse, étant une conséquence directe d’un obscurantisme exacerbé, l’esprit communautaire, l’identitarisme et le retour à la foi sont des réalités actuelles qui tendent à combler la perte de repères et de valeurs collectifs, le manque d’optimisme quant au devenir de nos sociétés mondialisées ainsi que le rejet de la classe dirigeante et des représentants politiques. L’ensemble de ces éléments accentue et traduit les bouleversements de la mondialisation sur les structures et rythmiques traditionnelles. La philosophie, vecteur de recherche du « bon rythme », devient ainsi un outil demandé pour répondre à un besoin typiquement contemporain de compréhension du monde et de « gestion » équilibrée de l’existence.

Intensité ou durée ?

Mais qu’est-ce donc que d’avoir le bon rythme dans un monde de foisonnement rythmique ? Vouloir trouver l’équilibre parfait des rythmes, une symbiose rythmique, ne relèverait pas plutôt de l’imaginaire que de la raison ? N’est-ce pas qu’une pure question de philosophie platonicienne, symptomatique du philosophe égaré dans sa propre abstraction et désaccoutumé de la quotidienneté des rythmes ? Le bon rythme, est-ce un rythme qui rempli nos vies de sensations extrêmes comme le répètent les publicités pour voitures de sport ?
Dans Jeunesse à risque, rite et passage, le sociologue David Le Breton parle à cet égard d’un comportement de « vertige ». L’individu aurait-il besoin de faire l’expérience de son être au travers d’actions lui faisant frôler la mort afin d’obtenir la « confirmation de son existence » ? L’on pourrait arguer que le « bon rythme », plutôt qu’un rythme à l’intensité débridée, serait celui qui persévère, qui fait durer l’expérience de la vie. En somme, le bon rythme vital ne serait-il pas plutôt un rythme privilégiant la longévité sur l’intensité et n’ayant pas besoin de contact avec la mort pour savoir qu’elle nous est irrémédiable ?

Ce dilemme « intensité ou durée ? » doit cependant être dépassé. En effet, nous vivons dans une ère dans laquelle chacun veut faire coexister la durée et l’intensité rythmiques. Tandis que les Soixante-huitards avaient pour but une vie plus courte, intense et maximale (« vivre sans temps mort, jouir sans entraves » disait le slogan de Mai 68 rendu notable par la photo qu'en a faite Henri Cartier-Bresson rue de Vaugirard), les générations post-68 et « Y », désirent vivre avec la même intensité, mais sur un temps long. Dans La Vie intense, le philosophe Tristan Garcia écrit que “nous incarnons un type inédit d’humanité : des hommes formés à la recherche d’intensification plutôt que de transcendance”4. Dans nos sociétés consuméristes, ce n’est plus tant le désir d’éternité qui nous animent que la recherche d’une intensité durable et étalée tout au long de notre vie. Une intensité qui ne s’arrête pas à nos 30 ans, à notre mariage ou à notre vieillesse : nous avons conscience de notre finitude et vivons avec l’omniprésence de la mort, mais nous voulons faire perdurer la vitalité et l’intensité de notre jeune âge le plus longtemps possible. Nous voulons souvent continuer à nous « amuser », à vivre comme des « d’jeuns » et ce, que nous ayons une bague au doigt ou des enfants à élever. Nous recherchons désormais des mariages d’amour et, lorsque la passion amoureuse n’est plus, le couple et le mariage tombent (ce qui explique que près d’un mariage sur deux se solde par un divorce en France). Ces éléments traduisent le caractère inédit de notre humanité, à savoir, le besoin et la volonté de vivre comme nous le désirons et ce, souvent sans concession ; notre rythmique ébranlée se heurte, par voie de conséquence, seulement à l’épuisement, au « burn-out » ou encore à la dépression…

À cette fulgurance du rythme, Françoise Sagan oppose les vertus de l’andante, décrit comme un « mouvement lent, majestueux, sorte de place où l’on parvient au-dessus d’une certaine vitesse, et où la voiture ne se débat plus, n’accélère plus et où tout au contraire elle se laisse aller, en même temps que le corps à une sorte de vertige éveillé, attentif, que l’on a coutume de nommer « grisant »5.

Tout le monde ne danse pas le nô

Au VIème siècle av. J.-C, Lao Tseu élabore une philosophie méditative dans un contexte de désintégration du pouvoir de la dynastie Zhou qui plonge la Chine dans une longue période de guerres intestines. Pour atteindre une existence paisible, simple, tranquille et être en harmonie avec la nature, il faut selon lui mener une vie solitaire dédiée à la méditation et se comporter de façon réfléchie : c’est le « non-agir », seul à même de nous habiliter à ne faire qu’un avec le « tao », source de toute existence, à l’origine des choses visibles et invisibles. Sa thèse, développée dans Le Livre de la Voie et de la Vertu, pourrait se résumer ainsi : accède à la vacuité, tu seras l’axe du monde. Il affirme ainsi que la sagesse consiste dans la connaissance de soi, contrairement à l’intelligence qui réside dans la connaissance des autres. Mais… tout le monde ne danse pas le « », ce genre théâtral japonais qui exalte la lenteur. À l’évidence, la rythmique de l’immobilisme et de la vacuité ne peut convenir à tout le monde et reste difficile à appréhender eu égard au monde actuel de vitesse dans lequel nous sommes amené à évoluer.

Les philosophes à l’épreuve du rythme

Dans ses Essais, Montaigne nous exhorte à « savoir jouir loyalement de son être »6. Il s’agit non plus d’être immobile et de faire le vide comme le préconise le taoïsme, mais d’opter pour un rythme adapté et durable, en conformité avec nos particularités. Ainsi, lorsque nous travaillons ou vivons avec d’autres, il faut respecter et admettre que chacun avance à son rythme et selon ses facultés. Montaigne écrit que « Notre grand et glorieux chef-d’oeuvre, c’est vivre à propos ». Vivre à propos, c’est créer sa propre dynamique et non l’emprunter à d’autres, c’est « composer ses moeurs » et l’assumer dans le temps, avec constance et sérénité.

Pour Épicure, la vie heureuse, qu’il décrit dans sa Lettre à Ménécée, est fondée sur les désirs naturels nécessaires, ce qui implique d’éliminer le superflu et de vivre avec sobriété. La rythmique épicurienne n’est pas une rythmique statique mais une rythmique de la lenteur, laquelle permet selon lui d’aspirer à un bonheur véritable, de l’instant présent, permettant in fine d’atteindre l’ « ataraxie » (la paix intérieure ou l’absence de trouble de l’âme) en surmontant notamment la crainte de la mort. Suivre Épicure, c’est consentir à l’idée que la tranquillité intérieure est le véritable but de toute existence. Mais la rythmique épicurienne, dira-t-on, n’est pas très convaincante et, ce qui était superflu hier ne l’est plus aujourd’hui.

De fait, quoi qu’en dirait l’ami Épicure, le téléphone portable par exemple, portant certes en lui l’essence de nombreux maux contemporains, est, à notre époque, un outil de première nécessité pour vivre en société. Notre environnement nous empêche, en quelque sorte, de vivre et de nous concentrer uniquement sur le moment présent comme le préconise Épicure. Comment accepter, de nos jours, de ne pas se projeter vers l’avenir et de renoncer aux facultés d’imagination et de représentation des choses à venir que nous propose notre esprit ? À certains égards, malgré les sages préceptes que nous enseignent Épicure, il est possible de penser que vivre à notre époque selon cette doctrine nous ferait perdre une partie de notre humanité.

Diderot, le « pantophile » (celui qui est amoureux de tout) ainsi désigné par Voltaire, est aux antipodes des partisans de l’immobilisme. Dans ses Principes philosophiques sur la matière et le mouvement, prenant l’exemple du feu, l’un des quatre éléments de la philosophie « naturelle » ne pouvant se résoudre à être une matière immobile, il estime que « le repos absolu est un concept abstrait qui n’existe pas dans la nature »7. Pourquoi donc craindre le réel et le changement quand l’on peut faire corps avec eux et assumer un rythme de vie bouillonnant ? Diderot propose, plutôt que de vivre dans la lenteur ou dans l’isolement, d’être en harmonie avec la société et la modernité, de profiter des plaisirs de la cité, sans pour autant sombrer dans l’extrême et l’addiction déraisonnable.

On constate que nombreuses sont les pensées philosophiques sur le rythme idéal mais grand est l’écart idéologique qui les sépare. Existe-t-il un alliage doctrinal véritablement édifiant en matière de rythme de vie? Tentons de répondre à cette interrogation par l’affirmative.

Dans De la vie heureuse, Sénèque, le philosophe stoïcien de la Rome Antique, nous enseigne, au-delà du « détachement » et des valeurs chères à son école de pensée (le stoïcisme), les préceptes d’une vie au rythme fractionné. Cette stratégie, très proche de celle que l’on nous inculque dès notre plus jeune âge au moyen, par exemple, de l’emploi du temps ou d’un système d’horaires, peut s’avérer pertinente si elle est adroitement mise en oeuvre. Sénèque écrit qu’ « un travail sans arrêt brise l’élan de l’esprit ; il reprendra de ses forces en se détendant »8. La solution se trouverait-elle dans l’alternance rythmique ? Le bon rythme serait-il constitué d’une phase d’activité longue et puissante, suivie d’une phase de repos, d’interrogation, de médiation et de réflexion philosophique ? Sénèque le pense et affirme que « solitude et société doivent se composer et se succéder »9. Apprenons donc à faire la part des choses authentiquement, à savoir, se mettre en activité avec intensité sur une période donnée, tout en s’accordant un temps de battement nécessaire pour ressourcer notre corps et notre esprit auprès de la nature, en retrait de certains affres de la ville.

Tournons-nous enfin vers la philosophie de la joie développée par Spinoza pour qui « Chaque chose, selon sa puissance d’être, s’efforce de persévérer dans son être »10. Spinoza nous demande ici de faire un effort. Cet effort, c’est le « conatus », une « loi » universelle de la vie selon l’auteur. Cette idée sera reprise et confirmée par le neurologue Antonio Damasio dans son ouvrage Spinoza avait raison : « L’organisme vivant est construit de telle sorte qu’il préserve la cohérence de ses structures et de ses fonctions contre les nombreux aléas menaçants de la vie »11. Notre corps et notre esprit sont sensibles à de nombreux éléments extérieurs que Spinoza appelle « affects ». Un sentiment de beauté face à une oeuvre d’art, un moment agréable, une belle rencontre, sont des éléments qui augmentent notre « puissance d’agir ». Au contraire, un sentiment de tristesse ou de colère, une parole blessante ou des mauvaises nouvelles diminuent cette puissance. Le rythme de vie que propose Spinoza est un rythme de sage, fondé sur la joie (« passage d’une moindre à une plus grande perfection »12, invitant à être en harmonie avec sa propre nature et sa raison. C’est donc un rythme tourné vers l’action, la joie et le désir, ce dernier étant entendu comme l’effort qui nous pousse à la recherche consciente de ce qui nous « conduit réellement à une plus grande perfection » 13. Comme le résume Frédéric Lenoir dans Le Miracle Spinoza, « l’objectif de l’éthique spinoziste consiste à organiser sa vie grâce à la raison pour diminuer la tristesse et augmenter la joie jusqu’à la béatitude suprême »14. De nombreux philosophes et écrivains contemporains à l’instar de Robert Misrahi et Gilles Deleuze ont été séduits par la pensée spinoziste, très en avance sur notre temps. Inspiré et influencé par les préceptes d’Épicure, de Descartes, du stoïcisme et d’autres penseurs ayant façonné la philosophie occidentale, Spinoza apparaît comme un précieux ami. Un ami de bons conseils, capable de véritablement améliorer notre équilibre personnel, notre quotidien et celui de notre environnement, à condition de suivre ses enseignements avec rigueur (Spinoza n’écrivait-il pas lui-même dans l'Éthique que « tout ce qui est précieux est aussi difficile que rare » 15 ?).

Un bon rythme ?

À la recherche du rythme perdu, il apparaît que le bon rythme, plutôt que d’être un imaginaire idéalisé qu’il faudrait atteindre par tout moyen, est celui qui parvient à nous rendre une sérénité disparue et qui, en même temps, comme l’écrivait Deleuze, nous donne la sensation d’« être pris dans un devenir »16.

1. ONFRAY, Michel, Le Ventre des philosophes.
2. ARTUS, Patrick, La Folie des Banques centrales.
3. Trente ans de vie associative, Carine Burricand, François Gleizes, division Conditions de vie des ménages, 11/01/2016, INSEE.
4. GARCIA, Tristan, La vie intense.
5. SAGAN, Françoise, Avec mon souvenir.
6. MONTAIGNE, Michel de, Essais, Livre III, Chapitre XIII.
7. DIDEROT, Denis, Principes philosophiques sur la matière et le mouvement.
8. SÉNÈQUE, De la vie heureuse.
9. Ibid.
10. SPINOZA, Baruch, Éthique, III, Proposition 6.
11. LENOIR, Frédéric, Le Miracle Spinoza.
12. SPINOZA, Baruch, op.cit., III, Définition II.
13. LENOIR, Frédéric, op. cit.
14. Ibid.
15. SPINOZA, Baruch, Ethique V, Proposition 42.
16. PARNET, Claire et DELEUZE, Gilles; Dialogues.