Reconfinement. Une phénoménologie de l’impossible.

Par Achille Jade

Regard sur les œuvres juxtaposées au texte. Les œuvres de Hans Hartung vibrent par le geste d’abstraction lyrique qui les a produites. Le mouvement invisible intérieur de l’artiste jaillit, est amené à l’apparaître dans l’expression visible des couleurs comme autant de possibles. L’impossible encore latent en l’artiste s’actualise dans la contingence d’une impression puissante, vigoureuse, du possible lui-même. Comme un espoir d’une future possibilisation de l’impossible, une fois le temps viral dépassé.

Hans Hartung, T1982-E15, 1982, Acrylique sur toile, 185 x 300, Tate Modern, Londres

Au crépuscule d’une parenthèse estivale, où nous avons pu, ça et là, entrevoir à nouveau une forme de normalité, nous entrons à présent dans une nouvelle nuit virale. Les lieux se distancient, les rencontrent s’évanouissent, le temps se distord ; nous assistons en reconfinement à une dissolution des possibles. Si nous ne savons pas où cette situation nous mènera, nous pouvons encore tenter de la décrire en ce qu’elle produit de possible, d’impossible, de manque de possible.

Le possible, depuis septembre, se resserre de plus en plus sur lui-même jusqu’à flirter avec l’impossible. On pourrait affirmer que c’est la rencontre des limites du possible qui le rend patent. Dans cette perspective, ce serait la co-présence de l’impossible au possible qui en donnerait non seulement la conscience mais également la saveur. En témoigne les fièvres qui ont animé les deux dernières journées précédant le reconfinement : les derniers jours de récolte de livres, de travail possible, les dernières sorties entre amis, les derniers verres, les dernières promenades. Nous avons assisté à ces ivresses de veilles de lendemains qui ne chantent plus. Pressés, il s’agissait de saisir le possible tant qu’il pouvait encore avoir lieu, il s’agissait de le saisir dans toute sa force, dans son paroxysme. Car en effet, qui dit nouveau confinement, dit nouvel impossible à digérer. Questionnons-nous. Est-ce le rapprochement de l’impossible qui donne sa saveur au possible ? Dans ce sens, l’impossible est-il vraiment le contraire du possible ? Voilà dans quelle spéculation nous jette notre nouvelle situation, spéculation qui se rapporte cependant au plus concret, à notre liberté de mouvement au sein du monde.

L’impossible comme tel

On pourrait dire en première instance que l’impossible, par sa force délimitante, permet au possible d’éclater dans toute sa potentialité. Invisibilisée par la saturation des villes, chaque rencontre devenait un événement durant le confinement. L’impossible nous permettait alors de saisir un possible que nous ne voyions plus, un possible digéré par l’habitude d’une existence aux possibles nombreux. Cette force révélatrice du possible que possède l’impossible caractérisant le confinement débouche sur la question : qu’est-ce-que l’impossible ?  Nous voudrions montrer que l’impossible n’est pas le contraire du possible, il en est la substance, l’étoffe, le transcendantal ; l’impossible est le possible du possible.

Hans Hartung, T1962-U8, Vinylique sur toile, 180 x 142, Fondation Hartung-Bergman, Antibes

L’impossible est ce qui permet tout possible non seulement parce qu’il circonscrit le possible mais plus fondamentalement encore parce qu’il est la matière du possible lui-même. Qu’est-ce-à dire ? Faisons un parallèle avec l’insupportable. Quand nous disons qu’une situation est insupportable c’est que, paradoxalement, elle ne l’est pas. Et c’est peut-être là le sens profond de l’insupportable : c’est que rien n’est insupportable. Revenons à l’impossible. Quand nous nous exclamons « c’est impossible ! », cela ne signifie pas que ce qui suscite en nous l’indignation n’a pas eu lieu. Non, nous sommes plutôt en face de l’extravagance d’un possible jusqu’alors inconcevable et qui jaillit soudainement. En somme, un possible est un impossible sorti de sa nuit, de son silence, de sa potentialité. L’impossible, l’insupportable, se caractérisent en définitive par leur possibilité, leur supportabilité concrète. L’impossible apparaît donc bien comme le transcendantal du possible en tant qu’il a lieu. En bref, pensé sous ce mode, l’impossible devient la condition du possible.

Conversation oiseuse ? En tentant de montrer le caractère concret de l’impossible, il s’agit avant tout de tirer sur le fil d’un impensé car pensé impensable. Et surtout, in fine, de progressivement remonter à notre situation de confinement, de montrer ce qu’implique une vie entourée non plus par le possible dont le transcendantal est comme caché, mais par l’impossible comme tel. Est-ce l’imagination spéculative qui fait ces divagations ? Sans doute, mais alors nous n’opérerions qu’une phénoménologie de l’impossible pour en dévoiler l’essence. L’impossible est un de ces mots qui se tient en effet sur un point-limite de la pensée. Sans la spéculation, on ne pourrait rien en dire de plus que la croyance naïve selon laquelle l’impossible est simplement ce qui ne peut avoir lieu. Alors qu’il apparait que l’impossible est l’étoffe même du possible, tant par l’analyse du langage courant que par l’analyse spéculative que l’on peut en faire. Point-limite, expression-limite, l’impossible mène sur les bords de la pensée depuis lesquels on ne voit pas le vide mais le concret le plus absolu, auquel il nous faut à présent retourner.

Car en situation de confinement, que se passe-t-il avec le possible ? On pourrait dire que nous sommes contraints à en rester au transcendantal du possible ; que nous sommes mis face à l’impossible. Encore une fois, l’impossible n’est pas le contraire du possible. En effet, quand nous parlons d’un « amour impossible », ce n’est pas un amour qui n’a pas lieu. C’est un amour qui a lieu mais qui ne peut pas abolir les distances, se réaliser matériellement. Des contraintes empêchent la rencontre de deux personnes et l’impossible ne peut s’actualiser dans le possible.  L’impossible ne signifie donc pas l’impensable, l’insupportable, l’indicible ; l’impossible est le sens le plus profond du possible. L’impossible est la substance-même du possible, c’est le possible en dépit de la possibilité. Il faudrait dire donc, sans mauvais jeu de mot, que le confinement nous confine à l’impossible.

L’impossible rendu impossible

Or, notre possible actuel est réduit à « l’essentiel ». Si l’objet de ce papier n’est pas tant de critiquer une situation de confinement que d’en tirer des fils descriptifs, on ne peut s’empêcher pour autant de souligner que « l’essentiel » ici ne témoigne que d’une réalité de l’ordre de « l’utilité » qui a pour visée d’apaiser une situation sanitaire. Quoi qu’il en soit, nos possibles se trouvent largement amputés de leur réalisation. Nous sommes donc bien dans une situation d’empêchement. Mais plus encore, par le possible rendu inaccessible, nous sommes confrontés à l’impossible comme tel.

Si l’impossible en tant que transcendantal était justement ce qui nous permettait d’actualiser le possible, que dire d’une situation où l’impossible ne peut plus s’actualiser dans le possible, ou si peu ? Nos mouvements sont sérieusement limités, nos actions sérieusement encadrées, la marge du possible semble si fine que l’on se demande de quoi l’impossible serait le transcendantal dans notre situation. Si l’impossible et le possible sont comme une paire qui ne se conçoit sans un de ses deux membres, il nous faut dire que nous sommes dans une situation inédite où l’impossible lui-même devient impossible. Incapable de s’arracher dans la réalisation de possibles, nous sommes comme immobilisés.

La dynamique de l’impossible advenu au possible est comme brisée : ce qui nous permettait de jouer un jeu, de friser la folie de l’agir, de tendre, de placer des planches sur le vide, de croire au plein qu’apportaient les actions, les rencontres, les projets, tout cela est comme immobilisé. Le moteur du désir est ce qui permet de faire passer l’impossible au possible, le désir est justement cette constitution étrange d’une suite incohérente de possibles qui caractérise une existence.

Le manque du manque

Depuis le silence des rues, feues de leurs bruits éclatants, vient la plus grande angoisse de revoir le ralentissement du foisonnement de la vie. La situation dans laquelle nous sommes jetés est celle de l’avènement du vide qui surgit de l’annulation des événements et des projets, de l’impossibilité de cerner le futur. Mise à nu, notre existence s’est révélée dans son inconsistance. Desquamée de ses filtres, de ses planches, de ses projections, l’existence s’est révélée dans son vide, dans son impossibilité de s’oublier ou de se réaliser dans l’ailleurs, dans un quelconque possible.

On pourrait dire que ce que l’on nomme la déprime, l’angoisse ou le malaise (peu importe le nom que l’on donne à cet écrasement du possible sur l’impossible) procède de l’évacuation de l’opportunité de noyer son ego dans le tumulte incessant des rencontres, des événements, des projets, de ces épices qui salent la vie. Bref, dans l’impossibilité d’actualiser l’impossible dans un possible. On pourrait dire que cette soif de possibles appelée elle-même par l’impossible était ce qui caractérisait ces projets dans lesquels nous nous jetions avec tant d’avidité. Ce désir, ou ce manque (tout est une question de perspective), est bien ce qui anime l’épiphanie incessante du possible sorti de l’impossible. Ce qui nous manque à présent, ce n’est pas tel ou tel possible, mais bien le manque en tant que tel, c’est-à-dire en tant que moteur faisant advenir le possible depuis l’impossible. Il nous manque la possibilité du possible, le manque, qui nous permettait ce passage sans cesse recommencé de la potentialité à l’actualité, de l’impossible au possible.

Ce qui nous a manqué donc durant le confinement, et ce qui nous manquera dans ce reconfinement, ce ne sont pas tant les possibles que la vie nous offre (sortir à tel ou tel endroit, rencontrer des amis, pouvoir exercer son travail ou ses études en communauté vivante et non pas distante) que le manque en tant que tel. Ce n’est pas le manque de telle ou telle chose qui nous a manqué et qui nous manquera mais notre condition d’être dans le manque, notre capacité à désirer des choses, notre capacité par le manque à produire du possible à partir de l’impossible. Cet approfondissement du manque s’est ressenti à tous les niveaux : ne pouvant plus désirer, réaliser des projets, désirer rencontrer du monde, désirer réaliser des objectifs, nous n’avons plus pu réaliser cette tension qui sans cesse nous anime à faire, à produire, à rencontrer. C’est le manque en tant que tel qui nous a manqué. C’est la dynamique de notre insatisfaction perpétuelle qui nous a fait défaut et qui a jeté nos yeux dans un abîme égotique. De l’empêchement de réaliser le possible (et donc, in fine, l’impossible) a découlé la perte de ce qui nous permettait de nous oublier un temps soit peu : l’activité, la tension, en un mot, le manque, ou le désir de se réaliser dans des projets et des actions. De l’impossible au possible, il y a ce manque, ce désir, qui sans cesse, en arrachant une revanche sur l’absence de cohérence, permet ce passage du potentiel à l’actuel. En confinement, ce passage de l’un à l’autre est, sinon remis en cause, du moins sérieusement altéré par la réduction des possibles. Ce resserrement nous ramène à une proximité avec un ego qui, ne pouvant plus réaliser une dynamique qui lui permettait de s’évader de lui-même, s’immobilise à son tour. Si repenser l’impossible ne permet guère de résoudre un problème concret d’existence, peut-être permet-il d’y voir un peu plus clair, ou un peu moins. Quoi qu’il en soit, ce cheminement permet, peut-être pernicieusement, d’actualiser un impossible très singulier, cette « courbe blanche sur fond noir que nous appelons pensée »1.

  1. Breton André, « Tournesol », in Clair de terre, Paris, Gallimard, 1966, p.85

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