Rencontre avec l’œuvre de Marie-Jo Daloz :

une expérience de la troublante présence du vivant

Par Louise-Amalia Fischer

Un jour où, m’abandonnant à la flânerie, je me promenais à Strasbourg le long du quai des Bateliers, l’âme blasée, la mine maussade, je rencontrai une galerie, L’Estampe. Au-travers de ses vitres : des tableaux aux accents exotiques, boisés et frais mêlant l’automne, l’été, le printemps : quel tonus ! Ces toiles de nature, sauvages, lumineuses, pleines d’élans fougueux entamèrent mon éveil matinal, je trouvai en elles quelque chose de neuf, d’original, leur mouvement souleva un souffle en moi enfoui, remuant des mots encore assoupis.

L’art de Marie-Jo Daloz illustre une parole de Michel Butor « l’imaginaire est dans le réel, et […] nous voyons le réel par lui »1. Cette pensée lucide qui exprime sa conception de l’art – et plus largement de l’imagination – en tant que prisme du réel éclaire cette réflexion. Celle-ci précède, comme pour les encadrer, les textes poétiques que m’a inspiré le contact avec certains de ses tableaux et aquarelles.

D’où naît la peinture de Marie-Jo Daloz sinon d’un désir : celui d’explorer le réel, d’en découvrir les pans cachés à travers la conscience ? L’artiste a un corps, avec lequel elle travaille et peint, son œuvre est le fruit d’une rencontre préméditée avec la nature. Être peintre, c’est, pour elle, franchir un seuil, aller à la lisière du réel, là où les forêts ont une langue, afin d’y découvrir un monde. Un monde où les paroles sont des signes naissants : sons, parfums, lumières, ombres, couleurs. Lorsque le corps est plongé dans ce grand corps vivant, mêlé à la terre dont il est tiré, il peut le mieux, attirant à lui son souffle boisé, prendre conscience qu’il respire, que sa respiration est paroles confuses, formées de matières florales. Là, peindre, c’est libérer l’imagination, s’imprégner de la nature, s’immerger volontairement dans l’affleurement des signes, avant de chercher à exprimer l’expérience vécue.

Mais qu’est-ce que l’expérience ? Des figures mêlées à des émotions. La peinture de Marie-Jo Daloz est donc un « surgissement », la transcription picturale d’un instant, où les échos d’une langue composite sont parvenus à la conscience. La toile porte en elle un mouvement, celui de l’« instant » saisi sur le vif, où le « je » prend conscience que la nature l’accueille. Elle porte en elle un sentiment, celui d’exister, d’être – aux côtés de mon hôte – une partie de ce monde. Marie-Jo Daloz n’a pas la prétention de construire une œuvre totale, achevée, au contraire, ses toiles sont tâtonnement, quête de sens, déchiffrement, où le peintre devient l’exégète d’un texte invisible, le traducteur d’émotions naissantes. Le surgissement tel qu’il nous apparaît sur la toile n’est pas pure spontanéité, réel qui se donne dans l’instant présent, il est au contraire le résultat d’une rencontre espérée et l’aboutissement d’une expérience mûrement préparée. La place prédominante qu’occupe ce travail de préparation dans le processus de création d’une toile nous interpelle : une peinture de Marie-Jo Daloz articule deux mouvements : la mise en place d’une rencontre entre l’artiste et un lieu – la forêt – et la transcription picturale de cet événement.

Un effort d’immersion dans la nature

L’œuvre de Marie-Jo Daloz se construit sur une tension issue d’une rencontre entre la pensée, le corps – ses cinq sens – et la nature. L’acte même de peindre revêt une dimension ontologique parce qu’exister, c’est être en contact avec la nature, c’est avoir la possibilité d’entrer en relation avec elle et d’explorer les potentialités de cet échange. Seulement, l’homme face à la forêt n’est pas dans le vis-à-vis humain. Le visage de la forêt est comme un visage secrètement voilé, qui ne se révélerait qu’au travers de l’effort du peintre pour aller vers elle, comprendre ce qu’elle a vraiment à lui dire. L’immersion dans cet espace s’accompagne d’un acte de création qui lui donne sens, et, qui, finalement, se confond avec elle. Le « je » créateur, corps et pensée, se tient , en cet endroit, à ce moment. La toile encore blanche appelle une genèse, l’histoire peut s’écrire.

Marie-Jo Daloz se tient donc au seuil de la forêt. Il ne tient qu’à elle de le franchir, de croire en cette porte qui s’ouvrira pour en faire l’hôte de ses lieux. Une fois entrée, le temps suspend son vol et l’invitée – comme prise dans d’épais brouillards – se surprend à voir sans voir. Voir qu’il y a ici et maintenant quelque chose de nouveau, un aspect du réel encore inexploré mais trop mystérieux pour se donner à lire immédiatement. Ce premier coup d’œil est un pressentiment qui marque le commencement d’une prise de conscience : le réel est un livre qui ne se donnera jamais à lire qu’au travers de bribes, de sons épars, de syllabes d’une langue qu’il faut connaître pour entendre. Mais comment apprendre une langue insoumise, insoumise comme la forêt qui la fait entendre ? Secrète et furtive comme les espaces qui la traversent ?

Pourtant, ce réel semble attendre quelqu’un qui, s’attachant à lui, le révèlerait un peu aux hommes. , sans prétention, l’œil et l’oreille deviennent les observateurs discrets des mille choses qui bruissent dans cette forêt vivante. Celle-ci leur parle de peindre la vie qui les anime et l’artiste, bercée par son souffle discontinu, épars et confus, en contemple les murmures et saisit des gestes de branchages qui s’écriront sur la toile, tels des mots vibrants de couleurs et de sons.

Un pan de manteau a chuté, la nature se dévoile. Elle est devant « moi », diversité, profusion du détail et de l’éphémère, bruissements ininterrompus devenant presque chuchotements. Peindre c’est alors manifester « l’impression », la trace que cette nature laisse de son passage en « moi », c’est se prêter à une retransmission sourde de ses éclats de voix.

Transcrire symboliquement le moment où l’œil du créateur perçoit la nature autrement

Marie-Jo Daloz emploie le terme de « réconciliation » pour caractériser la rencontre d’où surgit l’acte créateur. Une « réconciliation » entre l’homme et la nature, dont les premiers symptômes sont les émotions suscitées lorsque son corps est au contact de la flore et du règne minéral. L’œil touche le réel avant de le rendre palpable. La nature parle, mais elle ne se donne à voir qu’à l’œil qui, après l’avoir longuement attendue, saura la percevoir.

L’artiste s’immerge, fait corps avec ce lieu, remue la terre et fouille le réel pour en extraire quelque chose qu’il taisait jusqu’à présent. Ici et là, l’œil trouve des signes, qu’il lui faut peu à peu découvrir de leur manteau de nuit. L’œil va chercher ces « signes » à l’état naissant, il se fait pioche qui les déterre, main qui les arrache à l’écorce des arbres, outil qui les extrait, tels des minéraux, de la roche. Cette rencontre espérée, attendue, devient fertile. La main tâtonne : les traits tombent sur la toile, ils surgissent, s’entremêlent et se superposent. Ils sont la traduction du texte qui attendait l’artiste pour être déchiffré. Ils se donnent comme des éclats de voix. C’est un fait, il n’y a qu’une forêt – cette forêt – pour une infinité de paroles confuses . Ainsi, Marie-Jo Daloz se compare-t-elle à un visionnaire, capable, grâce à beaucoup de patience, de déceler, au fil d’une conversation avec la nature, les échos précieux d’un langage inconnu du visible. Son œil devient le prisme par lequel les diverses facettes de ce fragment du réel sont réfléchies sur la toile.

Que représente la peinture de Marie-Jo Daloz sinon le moment où le « je » créateur et poète, soudain encouragé par les vibrantes musicalités du réel, se met à déterrer des signes encore enfouis, pour transformer le réel en images ? Ce sentiment d’unité avec la nature se double alors d’un sentiment d’appartenance au réel : « je » prend conscience – dans cet échange – de son être-au-monde.

Rencontre avec l’œuvre

Me voici devant une œuvre de Marie-Jo Daloz. Elle est ce que son œil m’en dit. La nature est composition, elle ne renvoie pour moi à rien d’autre qu’au regard de l’artiste. Elle est là, pourtant, porteuse d’une mémoire, se référant à une date, celle de cette rencontre. Pourtant, cette rencontre a eu lieu dans un monde où les forêts parlent, celui de la perception de l’artiste.

Je vois une forêt sur la toile, un sauvage morceau de nature. Surgit alors en moi un concept de « forêt », construit à partir de mille souvenirs réels et d’images composées, rêvées. La toile s’ajoute à ma vision, enrichit ma conscience, par son apport, car elle est l’une des représentations possibles de « la forêt ». Pourtant, face à ces toiles, je me dis que Marie-Jo Daloz sait faire parler « sa forêt ». Mon œil s’imprègne des couleurs, je commence à entendre des « voix » qu’elle a peut-être entendues, des musicalités se créent, et les symboles parlent pour le réel. Je me sens invitée à franchir le seuil de ce monde. La peinture m’enveloppe, communique, raconte la vie.

La vie, oui, mais une chose me heurte. Le geste de Marie-Jo Daloz est volonté maîtrisée, leste et ferme, il ne lui échappe pas, il est à la fois effort et récidive : renoncement au silence. Parfois, l’artiste cherche tant à signifier que l’effacement même devient un geste.

Les racines d’un souffle © Marie-Jo Daloz

Dans Les racines d’un souffle, les traces bleues et blanches se superposent aux traces précédentes pour les nier, affirmer autre chose, évoquer une idée, rendre visible par-dessus ce qui a déjà été dit. Cette construction complexe affirme le besoin de laisser trace. Ce refus du silence engendre une saturation visuelle : les voix se multiplient sans point de chute et, mues toutes ensemble par une énergie débordante, revendiquent l’être au-monde. Je me dis alors : Certes, il y a la vie, mais, la vie que fait parler Marie-Jo Daloz, peut-elle s’exprimer dans l’économie du geste ? Dans son apaisement comme dans son effort ? Ne pourrait-on pas… Oserait-on ? Diminuer d’un ton le chant crescendo de ce monde où tout crie un peu trop fort « j’existe » ?

Cette explosion fait vibrer, mais, oublieuse du silence, elle montre tant de choses en même temps qu’elle éloigne d’elle des contrastes présents dans la nature. Ces pleins et ces vides, ces creux et ses bosses, ce repos, dont sont formés les bois. Elle tait la césure qui demeure depuis toujours entre l’homme et le réel, entre l’homme et le paysage qu’il contemple. Pourtant, elle existe. Marie-Jo Daloz s’est elle-même aperçue de cette absence. Alors, recherchant le silence à même de donner plus de contour et de clarté au symbole pictural, elle a accordé du mérite à l’art de la calligraphie, découvert lors de ses voyages en Asie. Cette autre saison de sa peinture surprend. Laissant de côté les œuvres riches, exubérantes, saturées de formes simples – arbres, troncs, feuillages – elle a choisi de représenter le monde qui l’anime au travers d’aquarelles, figures légères et épurées, où est quêté le minuscule, le détail, tel la brindille mue par la brise.

Finalement, si la forêt, naturellement compositrice, ne se cherche pas d’interprètes, l’œil de Marie-Jo Daloz nous donne à voir un « moment » emprunté au réel où tout s’est soudain mu, un instant vécu, devenu point de départ d’une parole furtive, où les bois, dans un mouvement émotionnel de projection et de recomposition du réel, éclatent en significations.

Marie-Jo Daloz est une artiste-peintre originaire de Franche-Comté qui vit aujourd’hui en Alsace. Elle a exposé dans divers endroits du monde : à Strasbourg (Palais du Conseil de l’Europe, 2006), en Suisse (Galerie Contrast – Wohlen, 2002), à Taïwan (Hualien Country Cultural center, 2001), ou à Prague (Centre for modern and Contemporary Art, 1998).

Bibliographie :

  1. BUTOR M., Essais sur le roman, Gallimard, TEL, 1997, p.182
Poèmes illustrant l’expérience des oeuvres de Marie-Jo Daloz

J’entends la jungle

Je vois, mais j’entends surtout. J’entends la jungle.

La toile est ici un « il y a » où la parole domine.

La parole se donne à voir comme une forêt vierge, un pays de tropiques où la vie résonne sous forme de coups de pinceau, de bruits et de sentiments.

Comme une fenêtre ouverte depuis laquelle on contemplerait un jardin sauvage dissimulant ses richesses à l’ombre des feuillages, elle est :
affirmation, célérité, dynamisme

Elle façonne un paysage qui ne se repose pas et s’invente sans cesse, elle est geste qui puise dans le réel sa force et son regard. Ignorant l’immobilité, elle s’exprime dans la fuite et enfante un monde désorientant :
le temps s’inscrit dans la durée du geste déployant ses tracés

l’espace questionne son unité : n’est-il pas plutôt fragmentation, multiplicités, contrastes ?

Elle se joue dans le temps, en elle tout se raconte et tout se prépare à éclore ensemble.

Elle se prolonge dans la nature pour ne former qu’un avec elle : elle est froissement de feuillages, fraicheur de l’eau à la cime des arbres, rencontre du divers minéral, juxtaposition de l’hétéroclite et bataille des corps vibrants sous une chaude lumière estivale.

Dense comme cette forêt sans air, dense comme ce ciel rempli d’eau, elle danse parmi les forêts qu’elle dessine et fait courir son souffle au travers des branchages.

Ce souffle contrasté, à portée du regard, s’incarne dans des aplats, des brumes et des buissons de teintes tropicales où les bleus, les jaunes et les verts (acide, anis, prairie) se jettent sur la toile et s’y déploient, entre ciel et terre. Ils la couvrent et se recouvrent les uns, les autres, créant, dans un jeu d’opacités et de transparence, la rencontre.

La parole est ici une rencontre qui habite l’espace, elle est naissance d’une jungle de symboles, fruit du multiple : elle résulte de la proximité des formes et se tisse dans les tensions suscitées par leur voisinage.

On discerne en elle une ponctuation singulière, d’étonnantes silhouettes souples, élancées, fébriles parmi les formes, ce sont des arbres, qui tissent avec discrétion le fil de ce dialogue où les gestes des corps, presque audibles, font éclater la couleur.

A portée du toucher, il y a une nature transfigurée et communicante où tout « se » dit, se partage de façon destructurée, à l’abri de songes trop aérés.

La légèreté d’un souffle

Ici, la nature nous est donnée comme au travers d’un souffle, d’un voile éthéré sur lequel défilerait une succession d’impressions.

Elle se dévoile, elle se donne avec la douceur de la pluie,

Elle est fraîcheur de vivre, fragilité de l’existence, existences discrètes, composition de moments et de lieux où la vie s’épanouit, simple, seulement captée, comme photographiée, par un cœur sensible.

Notre regard glisse, effleure la surface de la toile, s’y dépose, mu par ce même geste paisible de tiges et brindilles se déposant sur l’herbe humide. Ce geste souple, c’est l’espace d’un moment, celui de la rencontre entre la brindille et sa terre d’accueil.

Avec légèreté, ce paysage s’improvise, entre herbes et broussaille, comme souvent prend forme la nature autour d’un étang, d’un coin d’eau laissé à l’abandon, presque vierge, préservé du toucher, il est, simplement.

Le regard se remplit puis se vide pour se laisser remplir à nouveau par les éléments organiques de cette composition florale : la fraîcheur de l’eau, la pureté de l’air, que suggèrent les parties de toile laissée nue, le regard se nuance au fil de ses rencontres variant ses clartés : estivales, automnales, hivernales.

On retrouve sur la toile le caractère épuré de l’estampe japonaise, où chaque feuille, chaque brindille, chaque goutte de pluie, où chaque racine s’entremêle aux autres avec souplesse et retenue, où la nature danse pour elle-même.

Et tous ces gestes s’éteignent et se rallument, se fixent et s’enchevêtrent, se nouent les uns aux autres et se détachent pour certains, s’extraient légèrement de l’ensemble, exprimant une émotion, marquant parfois une distance, une souffrance, avec pudeur.

Et l’œil, touché, se plonge dans cette offrande terrestre comme un homme se reposerait au bord d’un étang, doucement bercé par les remous de l’eau, le souffle de la brise et l’approche de la rosée printanière.

Sous les voiles de la nature, la vie poursuit son cours, mue par les seuls battements d’un temps qui se serait oublié, pour ne plus dépendre du nôtre,

Un temps dont les seuls remous, semblables aux faibles remous d’une rivière que l’oreille entend mais que l’œil ne peut voir, nous parviendraient avec grâce,

Un temps presque silencieux, le sien.

Les oeuvres de Marie-Jo Daloz sont uniquement visibles à l’adresse suivante:
Galerie de l’Estampe,
31 quai des Bateliers,
67000 Strasbourg

Partager: