Par Achille Jade

Photographie du métro parisien prise par Achille Jade

Nous sommes des points qui marchent. Dans les villes, dans les rues, dans le métro. Le pointillé de notre passage s’efface vite, il n’a parfois pas même le temps de s’imprimer. Mais parfois, dans la vitesse d’une journée planifiée, dans ce lieu transitoire entre deux lieux recherchés, dans le métro, l’éphémère de notre propre pointillé s’imprime dans une rencontre fugace mais singulière. Nous nous engageons dans le portique du métro et soudain, une voix nous interpelle. Nous nous retournons et cette voix a soudain un visage qui nous demande de pouvoir passer avec nous dans le portique. Situation étrange où l’instant tire son fil et se fige. Tendons ce fil.

Pris en tenaille par le temps et les autres qui attendent de passer, nous acceptons l’autre en son entière sincérité muette pour le faire passer avec nous à travers cette limite qui fait dire à certains qu’au-delà d’elle-même, leur « billet » n’est plus valable. Or, dans ces moments, il n’y a plus de billets, de passe-droits, de laisser-passer. Nous acceptons toujours, et ce, d’emblée. C’est comme si se révélaient en de tels moments des impressions humanistes fugaces, tâches tièdes qui nous posent dans le silence d’une moralité apprivoisée par l’instant, une praxis automatique dans laquelle ne perce aucune morale, aucune fable de l’esprit, où se joue en partition l’échappement absolu de nos doigts, de nos gestes, de nos pensées perdues dans le clair indistinct de cette zone souterraine désoxygénée.

Pouvons-nous seulement capter ce moment ? Dans ce désordre foutraque qu’est le métro, que se passe-t-il quand, comme happé par une vieille image de nous-même, nous sommes confrontés à la parole de l’autre, qui nous demande si lui aussi, peut passer avec nous pour s’engouffrer dans les tubes souterrains ? Est-ce par empressement, par avidité du temps qui fuit, de ne pas vouloir se retenir par le mouvement de l’autre qui nous sollicite ? Est-ce par une espèce de morale provisionnée qui jaillirait dans le fragment des instants, comme si, fils échappés dans la toile d’un quotidien, nous pouvions à nouveau faire empreinte, poser marque et faire sens par une action inattendue, qui nous prend de court ? Est-ce une espèce de reliquat de charité qui nous pousse à aider, pour à nos yeux de la poudre jeter en nous pâmant de faire une « bonne action » ?

La réponse, comme l’action que nous posons en ces instants, nous échappe. Mais comment pouvons-nous comprendre pourquoi dans cette situation nous sommes acculés par l’instant à accepter alors que dans d’autres situations nous sommes capables des plus flagrants détournements de regards face à la détresse de l’autre ? Comment expliquer ce funambulisme d’un humanisme concret qui oscille, de situation en situation, à s’exprimer, ou à ne pas s’exprimer ? La réponse, comme l’action que nous produisons, nous échappe encore.

Peut-être s’agit-il juste de projeter un rai de lumière sur cet événement qui jaillit en nous dans un lieu où rien ne semble pouvoir jaillir, le métro. Peut-être pouvons-nous seulement apposer au désordre des théories de la praxis l’expression rageuse de cette expérience pure de partage qui transcende tout sens. Seulement alors nous pourrions ne pas comprendre mais saisir cette expérience hors du temps qui nous confine au silence produit par une liberté intempestive, incontrôlable, impossible.

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