Octavio Paz : la construction d’un mythe

Traduction de l’article de l’écrivain mexicain Jorge Daniel Ferrera Montalvo*

Par Victor Anduze

Peut-être que la lecture ne se mesure pas au nombre de livres lus mais à l’état dans lequel ils nous laissent.

Gabriel Zaid: Bien trop de livres

La question est en apparence basique mais elle est également historique : confondre la voix lyrique et narrative avec la mentalité de l’auteur, croire que ce que l’on écrit ou qui est écrit est inséparable de nos vies, privées ou publiques. Or, n’existe-t-il une longue tradition dans la critique et la théorie littéraire, abondante en analyses historiques et bibliographiques ? Ce type d’approches ne contribuerait-il pas à la configuration du mythe de l’auteur ? Je pense, par exemple, aux nombreuses monographies sur les poètes symbolistes ou encore aux notices bibliographiques sur les écrivains maudits nord-américains, qui ont comme antécédents les plus lointains la Poétique et la Rhétorique d’Aristote. Ces perspectives sont aujourd’hui le résultat du romantisme du XIXème siècle et de l’historicisme allemand. Néanmoins, récemment, alors que l’on fête les 100 ans de la naissance d’Octavio Paz, et que je relis son œuvre, je ne peux pas m’empêcher d’aller vers cette pensée : je ressens une sorte de satiété et à la fois une proximité très particulière avec ce qu’il représente.

J’ai découvert Octavio Paz pour la première fois à travers une série de documentaires dirigée par son collègue et ami, l’historien Enrique Krauze. Ce qui m’avait fortement interpellé était son intense activité poétique, politique, essayiste et intellectuelle, mais, surtout – ce que je retiens le plus – est une image, celle de plusieurs  milliers de Mexicains en train de lire à l’unisson un fragment de « Pierre du soleil ». Le poème me semblait merveilleux, riche en belles métaphores ; il écoutait et reprenait l’esprit de toute une génération, les voix d’une ville désenchantée. Peut-être, par les mystères du destin ou les trivialités du hasard, la vie a voulu que je me trompe et que, à la place de lire le si célèbre poème, je prenne Le Labyrinthe de la Solitude.                  

Si je pouvais définir Octavio Paz en un seul mot, ce serait probablement le mot « Parallélisme ». Ce Prix Nobel de Littérature est peut-être le plus grand prosateur hispano-américainà avoir employé de manière magistrale cette figure de la pensée. Appartenant à une prolifique tradition de critiques et essayistes –Alfonso Reyes, Julio Torri, Justo Sierra, Antonio Caso, José Vasconcelos, Pedro Enríquez Ureña, José Enrique Rodó–, Octavio Paz a toujours eu dans ses textes, poèmes, et même dans ses discours politiques,l’idéedu revers de la médaille, des contrastes de la vie. Comment ne pas se souvenir, par exemple, de son magnifique essai, Masques Mexicains, où –entre autres– il montrait comme image de la célébration de la nouvelle année : l’année qui commence, mais aussi l’idée de la fin et le passage naturel au rituel de la récolte, de l’abondance. C‘était, pour moi, l’une des formes dans lesquelles Octavio Paz argumentait ; il nous conduisait à travers le rythme vertigineux de ses idées.

La présence du parallélisme n’a pas été récurrente uniquement dans ses essais, mais aussi dans ses poèmes. La poésie d’Octavio Paz peut être vue comme une œuvre qui se construit avec des métaphores et des analogies sans relation apparente, mais surtout comme une poésie qui nomme, qui revient à décrire l’être des objets. Dans ce sens, je considère que ses poèmes perdent un peu de leur force. Amoureux de la précision intellectuelle et conscient de son savoir historique, la poésie d’Octavio Paz s’appuie sur l’adjectif, sur l’usage enchainé du verbe, en subordonnant par fois l’image au sentiment.

Octavio Paz n’a pas seulement été un grand homme de lettres, c’était aussi un grand lecteur de son temps. Connaisseur de l’œuvre de Whitman et de Stéphane Mallarmé, il a su intégrer à sa poésie et ses essais la préoccupation pour le chant du poète, l’ode à soi-même. Ainsi, les motifs comme ; la ville, la neige, le vent, la mémoire, ont été repris dans, Vuelta et dans, L’arbre parle, pour construire ou estomper son image dans le siècle. Pour Octavio Paz la ville était une masse amorphe, bruyante, qui s’élevait invisiblement, toujours associée à la nature ; le temps, quant à lui, était un instant léger qui se perdait comme l’imminence du précipice. Peut-être c’est de là qu’Octavio Paz –tel que l’a bien noté José Emilio Pacheco– commencera à réviser et corriger amplement les éditions commentées de son œuvre. À mon avis, cette attitude ne révèle pas seulement sa sympathie pour les contributions de la poésie symboliste mais aussi ses intentions très élevées d’effacer son image pour édifier son personnage inaccessible. D’Octavio Paz, je préfère me rappeler le jeune poète qui assistait aux congrès antifascistes ; l’éditeur infatigable qui a impulsé ses collègues et amis, l’essayiste discipliné qui a abordé, dans Corriente Alterna et El Ogro Filantrópico, la démocratie et le totalitarisme ; mais surtout, maintenant que je l’observe avec du recul, je retiens spécialement l’immense héritage que représente pour nous tous son œuvre, et non pas l’homme, le penseur qui a écrit pour les élites intellectuelles et qui a dirigé son regard vers la construction de son mythe, d’une réalité fugace.

*Jorge Daniel Ferrera Montalvo est écrivain, narrateur et essayiste ; collaborateur du journal Notisureste et éditeur de la revue électronique Delatripa : narrativa y algo más. Il a aussi publié dans les revues, Sinfín, El Búho, de l’écrivain René Avilés Fabila, dans la gazette électronique Río Arriba et dans la revue Letralia, Tierra de letras. Il a été également inclus dans l’anthologie de micro-fiction, Pluma, Tinta y Papel et dans l’anthologie virtuelle de mini-fiction mexicaine.

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