Témoignage et réflexion par Thomas Lemire

Illustration Meurtrissures par Jacqueline Pavlowsky (1921-1971), 1959, huile et poudre de marbre sur toile, 81 x 100 cm

Tout part d’un mouvement lancé par la communauté homosexuelle sur les réseaux sociaux : #MeTooGay. Je n’ai fait qu’y répondre à 10h03, avant de voir mon témoignage partagé entre plus de mille profils mentionnant des récits similaires, manifestant leur soutien, ou évoquant ma responsabilité dans ce qui a pourtant été subi. Je retrouve en l’espace de quelques heures ce même témoignage parmi tant d’autres dans un article de Libération : 

Ils sont des milliers de Français à raconter depuis jeudi soir avoir été agressés sexuellement ou violés, très souvent quand ils étaient encore mineurs, parfois jeunes adultes. […] « J’ai connu 4 viols : le premier à 8 ans, le second à 16, le troisième à 18 ans et demi pour me punir d’être gay, et le dernier à 21 ». Chacun décrit crûment ce qui lui est arrivé, souvent il y a des années, et dont il n’a que peu ou pas parlé.1

Mon nom n’apparaît pas. Mon histoire n’est qu’un discours fondu dans la masse. Au-delà de ce dont j’ai été victime, il surgit cette voix commune. Mais il reste quelque chose à penser : qu’advient-il après le viol ? Dans le meilleur des cas, il reste toujours la vie. Nous sommes collectivement témoins d’un problème de la pensée du viol, bien que certains ne le comprennent pas, et ne le comprendront jamais. On cherche à retirer au viol son statut universel, à ne pas en faire une transcendance : Le Viol n’existerait pas, existent seulement des viols. On catégorise le viol, et je me vois par exemple reproché d’avoir employé cet élan de parole qu’est #MeTooGay pour raconter la pédocriminalité, qui est un tout autre sujet, comme si le viol d’un corps infantile prenait des caractéristiques différentes dans ses manifestations que celui à l’encontre d’un corps adulte. C’est une succession innombrable de problèmes qui semblent nous échapper, car nous ne prenons pas le temps de partir à la source de ceux-ci.

En effet, il nous faut partir du viol lui-même, pour correctement penser l’après. De même, c’est la pensée du sujet violé qui doit nous interroger, car le corps violé souffre et la pensée se perd dès lors dans une confusion des plus dangereuses. Trêve de pessimisme, la pensée semble perdurer dans cet état instable, comme en témoignent nos récits. Il ne s’agit pas de raconter les viols dans leurs détails les plus sordides, comme au poste de police, pas plus qu’il ne s’agit de débattre en quoi la société toute entière est concernée face au fait du viol. Au travers de la réflexion qui va suivre, il s’agit de comprendre pleinement où va la pensée du sujet violé : fuit-elle vers un ailleurs, et si c’est le cas en quels lieux ? Change-t-elle de nature, ou bien serait-ce ses modalités d’apparaître qui changent ? Au cas où des fractures nettes apparaîtraient entre une pensée limpide du viol et celle qui vit avec cette souillure, quelles sont-elles exactement ? Pour tenter d’y répondre, il nous faut partir de la continuité de la pensée avant et après le viol, quand bien même nous risquerions d’y trouver une discontinuité.

Après le viol, un agir de la confusion

On pense rarement le viol avant de le vivre. On rencontre le viol comme un terme d’abord, puis on en croise quelques images dans les arts ou dans les récits que l’on nous en fait. Mais on ne pense que rarement ses enjeux, et ses manifestations, avant de le vivre soi-même ou d’en voir de près les ravages. En ce qui concerne les proches du sujet violé, s’ils sont alors obligés de le penser sous d’autres rapports que la simple image mentale vague et volatile, on peut dire qu’ils ne le pensent pas pleinement dans la mesure où leur représentation du viol reste toujours extérieure et exemptée de la perception propre au corps violé. Ils ne sauraient convoquer avec exactitude les sensations du viol, les perceptions quant à l’espace du viol, la relation au violeur, et tout ce que l’esprit du corps violé projette dans l’instant du viol. En d’autres termes, ils pensent connaître le viol par l’intermédiaire de représentations variées et le plus souvent confuses, et non à travers l’expérience directe du viol. Il semble donc difficile, par ce seul constat, de transmettre une représentation pure de l’expérience du viol sans qu’elle se greffe dans l’esprit de celui qui la reçoit à d’autres qui lui ont été transmises. C’est pour cette même raison que les corps violés ne cherchent pas à transmettre cette expérience. Si la représentation du viol a été construite autour de discours qui lient la responsabilité de cet acte à la victime et non au violeur, il y a ici possibilité d’un jugement synthétique a priori au sens kantien qui serait regrettable. Un jugement synthétique a priori selon Kant est un type de proposition qui peut accroître la connaissance, bien qu’il soit antérieur à l’expérience. Le sujet violé pourrait émettre à l’inverse un jugement synthétique a posteriori du viol, c’est-à-dire produire une connaissance enrichie par l’expérience.

Or, ce jugement synthétique a posteriori du corps violé est rarement recevable car lui-même demeure désordonné et confus. Le sujet violé reste le plus souvent dans un état instable qui ne saurait être verbalisé. De plus, le sujet violé dégage un jugement a priori de ses anciennes représentations du viol pour mettre en doute sa propre expérience, contester le fait qu’elle est advenue, et par conséquent, tuer dans l’œuf un jugement a posteriori. Cela se produit le plus souvent lors d’un premier viol. Le corps violé se tourne non pas vers la parole mais vers un agir désordonné de toute pensée de cette expérience. Dans mon cas de sujet violé, le lieu de l’acte, lié au catholicisme, m’a poussé à cet agir confus de mépris et de frustration. Plutôt que d’éprouver un jugement a posteriori qui serait « J’ai été violé par tel homme », j’ai éprouvé un jugement a priori produit par l’intermédiaire de rencontres et de lectures : « L’Église m’a violé ». Nous parlons ici d’agir décousu et confus au sens d’un agir qui ne fait pas de liens directs avec l’objet de sa pensée, un agir qui tourne autour du problème sans le saisir. Briser la figure de la Vierge Marie, voler des icônes cartonnées de figures saintes dans la sacristie pour les brûler au briquet au fond d’un jardin, ou encore cracher dans la préparation du pain de la messe n’apparaissent évidement pas comme un agir contre le viol, mais de simples blasphèmes. L’agir se détourne ici d’une fin liée de manière directe à l’objet pensé, dans le cas présent, le viol.

De ce fait, penser le viol semble problématique, puisque le sujet lui-même s’abstient de le saisir directement suite à son expérience, et parce que l’autre, qui n’a pas connu cette expérience, n’est pas en capacité de proposer un jugement synthétique suffisant pour étendre notre connaissance. En tant que sujet violé, la pensée est là, en nous et autour de nous, mais pas sur le viol, celui qui nous est propre. Elle ne s’y affirme pas plus qu’elle ne le saisit.

Après le viol : proto-pensée ou pensée continue ?

De cette image d’une pensée qui contourne dans une sorte de bond cet objet qu’est le viol, il se peut que ce manque de jugement synthétique soit davantage de l’ordre d’une rupture de la pensée. Juste après le viol, à la seconde même de la fin de l’acte, la pensée rompt avec elle-même pour un temps, comme une brûlure sur une toile d’où surgit un vide. Il s’agit donc de partir de l’expérience du viol et de l’après, afin de vérifier s’il y a bien un vide dans la pensée à un temps donné, ou si la pensée n’effectue qu’une parabole de fuite dans sa propre continuité pour dépasser ce viol, et l’exclure de son cheminement.

Le sujet violé a tendance à se souvenir de l’expérience du viol, selon la maturité de son corps et de son esprit. Toutefois, certains éléments, comme pour d’autres souvenirs, semblent disparaître de la conscience. Si je me souviens de détails particuliers, cette bouche ouverte sur mon nez, comme pour avaler mon visage ou devenir un masque pour me couvrir, l’odeur de brûlé de cette haleine, ces doigts qui passaient à l’arrière de mon pantalon, et même le lieu et sa pénombre, je ne peux dire avec exactitude la date, ni au détour de quel couloir la pièce se trouvait. Ces souvenirs restent dans cet entre-deux étrange de l’évidence et du doute. Il suffit qu’un ami vous parle du faux-souvenir pour que cette évidence n’en soit plus une. À l’inverse, il suffit de trois autres viols après le premier pour vous rappeler que celui-ci vous a laissé des réflexes, et donc, qu’il a bien eu lieu. Le réflexe est autant une mémoire du corps que de la pensée. Ainsi, en tant que sujet violé, je ne saurais répondre à la question : ai-je oublié de manière définitive certains éléments, ou ne suis-je pas plutôt dans une stratégie de fuite, en refusant à ma propre pensée de les saisir ?

La pensée après le viol est instable et se perd dans des questions sans fin, qui, comme nous l’avons vu précédemment, découlent de représentations acquises : je me pensais responsable de cet acte, et je questionnais l’attitude que j’ai pu adopter, ou du moins je m’y essayais, car encore aujourd’hui je ne m’en souviens plus puisque je n’y pensais pas. Je cherchais à émettre les hypothèses de la faute, du châtiment, et de la culpabilité, liées aux représentations religieuses qui m’entouraient dans le lieu du premier viol. Ces représentations n’ont de cesse d’évoluer, car le second n’a pas été un viol dans l’espace de ma pensée pendant longtemps. Le troisième non plus, car le violeur cherchait à me punir de mon homosexualité. Le quatrième a été le premier viol paradoxalement, non en terme de temporalité, mais dans la mesure où je l’ai nommé viol en premier. Il a fallu plusieurs expériences pour m’aider à le comprendre, par synthèse de leurs points communs autant que de leurs différences. Pour ainsi dire, on peut soumettre l’hypothèse que ma pensée en tant que sujet violé ne s’est pas rompue, ni qu’elle a nié l’acte du viol dans un saut à la retombée incertaine, mais qu’il s’agissait tout simplement d’une proto-pensée du viol, avec tous les paradoxes que cela implique.

Comme nous l’avons vu avec les thèses kantiennes de la connaissance, je connais le viol par les représentations qui m’ont été enseignées ou véhiculées par mon environnement. Cette connaissance de l’objet en général repose sur celle des autres sujets pensants qui me la transmettent par différents biais. Si ces sujets n’ont pas été violés, ils ne font que transmettre une pensée d’avant le viol. Penser après le viol ne serait donc possible que pour le sujet violé, dans la mesure où la continuité de sa pensée est marquée par cet acte. Or, on peut dire que moi, sujet violé qui n’arrive pas encore à penser avec lucidité le viol dont j’ai été victime, émet une proto-pensée dont le viol est l’objet, puisqu’il s’agit d’un amas de représentations a priori, mêlées de représentations a posteriori. C’est une proto-pensée au sens où elle n’est ni décantée, ni évidente, ni aboutie. Mais cela signifie qu’une pensée ne peut être confuse sans risquer de ne plus être pensée, comme si nous étions en train de lui infliger le devoir d’être toujours d’une même clarté et d’une même évidence, comme une ascèse psychique.

Nous savons pertinemment que cela n’est jamais le cas, que la confusion est inévitable et présente à divers degrés de toute activité psychique. Pourquoi donc cette difficulté auto-infligée si ce n’est à cause de nos représentations a priori du viol ? Il est imprudent de faire du viol une pure suite d’images de perceptions variées au sein du seul sujet violé. Le viol engage différents sujets, violeurs, témoins, ou suspects. La réalité du viol est parfois mise en doute par le violeur lui même, ou d’autres sujets qui gravitent autour du sujet violé. Si nous prenons la thèse de Michael Dummett2 concernant la bivalence du réel, nous replongeons aussitôt dans l’incertitude en ce qui concerne le viol comme événement. Dans le cas où une chose est réelle, selon les perspectives et les conditions, une proposition en rapport avec ce réel peut être tout aussi vraie que fausse. Le viol peut être vécu comme tel par moi, sujet violé, et simultanément contesté par mon violeur ou par les autres sujets qui m’entourent et qui ont connaissance de cet événement. Alors je peux me convaincre de ne pas avoir vécu cela. Je peux ignorer l’acte commis à mon encontre, mais il reste pourtant là sous la forme d’une image, d’une absence de la chose.

Après le viol, ma pensée se préserve dans une continuité et n’a pas d’arrêt. Le viol n’est donc pas un arrêt de ma pensée. Et quand je semble l’éviter, je le pense encore par des images, dans une projection. Il ne semble donc pas y avoir de rupture de ma pensée avant et après le viol. En revanche, le problème réside ailleurs, et si on joue avec les mots de manière faussement naïve : il s’agit surtout d’une difficulté à penser d’après le viol.

La pensée faite-chair après le viol : le dire

La forme est la chair même de la pensée, comme la pensée est l’âme de la vie.3

À l’agir confus, et aux hypothèses instables, succède un agir de la pensée des plus clair et des plus évident : la «pensée faite chair », c’est-à-dire la parole, et par conséquent, le dire du viol. Quand je parle du viol, j’admets qu’il y ait eu une intrusion dans ma chair, et je tente de dépasser mes représentations a priori comme celles a posteriori du viol. Je cherche à renouer avec ma pensée pendant le viol, d’y revenir pour penser d’après lui, non avant ni après. Je n’en reste pas pour autant à une pure pensée éprouvée par moi-même et contemplative, une theoria. Je me mets à dire, à donner une forme perceptible à ma pensée. Il y a maintes manières de dire une chose, et certaines se passent d’un langage. Il y a le discours prononcé ou écrit, mais l’art par exemple peut aussi dire dans une certaine mesure. C’est dans le fait de dire que j’émets un jugement synthétique, que je propose à autrui d’avancer en connaissance à la seule condition d’une écoute. C’est dans le dire que ma pensée se confronte à celles des autres et de leurs propres dires. C’est d’ailleurs le dire des autres qui m’a poussé à revoir ma pensée, à l’éprouver d’une manière que je n’aurais jamais envisagée. Les dires de femmes, d’abord, maintenant d’hommes, tous réunis dans cet agir de la parole, pour proposer une révision collective d’un savoir que l’on pensait constitué et abouti. Alors je me suis mis à le dire pour le mouvement MeToo, comme je le dis ici : je penserai toujours, malgré le viol, et peut être, je l’espère, nous le penserons tous collectivement.

  1. Lecot, Julien, « La vague MeToo atteint à son tour la communauté gay » , article datant du 22 Janvier 2020, 15:43, Libération : Lire ici
  2. Michael A. E. Dummett, né en 1925 à Londres, décédé en 2011 à Oxford, est l’un des principaux philosophes britanniques du XX siècle et l’un des principaux auteurs de la philosophie analytique.
  3. Gustave Flaubert, Correspondances, Paris, Collection de la Pléiade, Gallimard, 2007.
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